Marais Mésopotamiens
"Les marais sont si silencieux que quand un héron s'envole des roseaux, le bruit de ses ailes ressemble à une annonce."
Nous sommes partis du village avant l’aube. Mon guide, un jeune Arabe des Marais nommé Jabir qui parlait assez d’anglais pour commenter et assez de français pour rire de mon accent, a poussé le mashoof en bois dans l’eau sombre d’un long coup de perche, et la barque a glissé dans un canal si étroit que les papyrus effleuraient les deux côtés simultanément. Au-dessus de nous, les étoiles étaient encore visibles. Les marais sentaient l’eau et les roseaux en décomposition et quelque chose d’ancien pour lequel je n’ai pas de mot précis — l’odeur d’un paysage qui est vivant de la même manière depuis dix mille ans.
Les Marais Mésopotamiens sont ce qui reste d’un vaste système de zones humides qui couvrait autrefois vingt mille kilomètres carrés dans le sud de l’Irak, au confluent du Tigre et de l’Euphrate. Saddam Hussein les a asséchés en grande partie dans les années 1990 comme punition collective contre les communautés arabes des marais qui s’étaient opposées à lui — un acte délibéré d’écocide qui a détruit l’un des écosystèmes de zones humides les plus importants au monde et forcé des centaines de milliers de personnes à quitter leur paysage ancestral. Depuis 2003, les marais ont été substantiellement restaurés, et la reprise a été remarquable : les poissons sont revenus, les oiseaux migrateurs sont revenus, et les communautés arabes des marais ont commencé à revenir aussi, reconstruisant leur extraordinaire architecture flottante.

Le mudhif, la maison d’hôtes traditionnelle des Arabes des Marais, est l’une des structures les plus remarquables dans lesquelles j’aie jamais été. Construite entièrement à partir de roseaux regroupés sans un seul clou ni pièce de bois, sa voûte en berceau arquée crée un espace intérieur long qui est à la fois simple et sophistiqué, et la technique de construction est représentée sur des sculptures sumériennes vieilles de cinq mille ans. Je me suis assis à l’intérieur sur des nattes de roseaux pendant que l’oncle de Jabir, le cheikh d’une petite communauté, préparait du thé à la manière particulière des Arabes des Marais, sombre et sucré et servi dans de petits verres, et nous avons parlé de ce qu’avaient été les marais et de ce qu’ils devenaient, et le mot qu’il a utilisé pour la période du drainage de Saddam était le même mot qui apparaît dans les Lamentations.
La vie des oiseaux ici est extraordinaire d’une manière qui ne nécessite aucune connaissance ornithologique pour être appréciée. Des talèves sultanes traversent les nénuphars avec une délicatesse improbable. Des hérons cendrés se tiennent dans les eaux peu profondes avec l’immobilité de vieillards qui ont décidé que le monde ne méritait pas qu’on se dépêche. Des volées d’aigrettes s’élèvent soudainement des roselières en explosions de blanc que la lumière matinale attrape et transforme brièvement en or. Les Marais Mésopotamiens se trouvent sur le couloir migratoire d’Asie centrale, et pendant la saison des migrations les ciels au-dessus de l’eau contiennent plus d’oiseaux qu’on ne peut raisonnablement en compter.

Nous avons passé l’après-midi à flotter dans des canaux que Jabir connaissait selon un système de repères invisibles pour moi — un certain coude dans les roseaux, un angle particulier de l’eau, une bouée faite d’une bouteille en plastique attachée à un piquet. Nous avons vu des buffles debout jusqu’à la poitrine dans un lagon, se déplaçant avec la lente dignité d’animaux qui sont là depuis assez longtemps pour être indifférents aux barques. Nous avons vu une famille sur une plateforme d’île de roseaux construire ce qui allait devenir une nouvelle maison, les enfants aidant à transporter des fagots pendant que leurs parents posaient les fondations. C’était, pris dans son ensemble, l’un de ces après-midis qui recalibrent quelque chose en vous — un rappel que le monde contient des paysages et des modes de vie qui existent entièrement en dehors du cadre que la majeure partie de ma vie quotidienne fournit.
Quand y aller : D’octobre à avril, décembre à février étant la meilleure saison pour observer les oiseaux migrateurs. Mars et avril sont particulièrement beaux — les niveaux d’eau sont élevés après les pluies hivernales et le paysage est vraiment vert. Évitez l’été : les marais en juillet sont férocement chauds et les insectes constituent un sérieux problème.