Chutes du Carbet
"Le bruit des chutes du Carbet m'est parvenu bien avant de pouvoir les voir — ce grondement à travers la jungle est sa propre façon de vous accueillir."
J’ai entendu les chutes avant d’en avoir la moindre preuve visuelle. Le son monte lentement à mesure qu’on s’enfonce dans le parc national — un grondement basse fréquence qu’on prend d’abord pour de la circulation lointaine ou du vent, puis, quand le sentier tourne vers le vert, qu’on comprend être quelque chose de bien plus ancien que l’un ou l’autre. Le chemin depuis le parking de Grand-Étang n’est pas difficile mais il est implacable : la boue est profonde par endroits, les racines traversent le sentier dans des configurations conçues pour piéger les distraits, et l’humidité est de celles qui rendent la respiration légèrement laborieuse. Tout cela n’a plus d’importance une fois qu’on dépasse le dernier bosquet de bambous et que la deuxième Chute du Carbet s’ouvre devant soi, deux cent dix mètres d’eau tombant sans interruption depuis un surplomb dans un bassin si blanc d’agitation qu’il semble générer sa propre lumière.

L’échelle met un moment à s’imposer. Je me suis arrêté à la rambarde et j’ai regardé une famille de quatre personnes — des parents, deux jeunes enfants — tous regardant vers le haut en silence complet, le cou tendu, les enfants pour une fois sans se distraire de rien parce que rien ne pouvait rivaliser avec ça. Les embruns nous atteignaient depuis trente mètres, une fine bruine presque froide, ce qui semblait être un cadeau après la chaleur de la montée. J’avais emporté un sandwich dans mon sac et j’ai réalisé que je n’avais aucune envie de le manger. La cascade ne laissait pas de place pour quelque chose d’aussi banal que le déjeuner.
Colomb aurait décrit ces chutes dans son journal de 1493, quand il a navigué assez près de Basse-Terre pour les entendre depuis la mer — ce qui, en se tenant au pied d’elles, me paraît tout à fait plausible. Le parc national qui les entoure est la jungle la plus sérieuse que j’aie rencontrée en dehors de l’Amérique centrale : un enchevêtrement d’héliconias, de fougères arborescentes et d’anthuriums sauvages, des oiseaux qui restent cachés mais font bruyamment savoir leur présence, et l’impression permanente que la forêt pousse activement dans tout espace qui s’arrête assez longtemps pour le permettre. J’ai regardé une feuille de la taille d’une assiette attraper un rayon de soleil pendant trois secondes complètes, puis disparaître à nouveau dans l’ombre, et j’ai pensé que c’était probablement suffisant pour une journée.

La troisième chute — celle qu’on atteint en premier chronologiquement, puisque le sentier les visite dans l’ordre inverse de leur numérotation — est plus petite et plus intime, une chute de vingt mètres dans un bassin rocheux où l’on peut se baigner. L’eau était si froide qu’elle a fait pousser un cri audible à quelqu’un qui se trouvait près de moi en entrant, et les rochers sur les bords étaient couverts de cette mousse veloutée particulière qui indique que l’eau frappe ici avec une grande régularité et une grande force. Je me suis assis un moment et j’ai laissé la bruine se déposer sur mes bras et regardé un colibri s’activer dans un groupe d’impatiens rouges au bord de l’eau. Les chutes, dans cette version, étaient presque douces. Presque.
Quand y aller : Les cascades sont accessibles toute l’année mais sont les plus spectaculaires en saison des pluies (de mai à novembre), quand le débit augmente significativement. Le sentier est plus boueux pendant les mois pluvieux mais praticable avec les bonnes chaussures. Allez en semaine et arrivez avant 9h pour avoir les chutes avec quelque chose ressemblant à la solitude — en milieu de matinée, surtout le week-end, le principal belvédère de la deuxième chute se remplit de monde.