St. George's
"St. George's, c'est ce qui arrive quand une ville réussit sa géographie et s'en tient là."
La route depuis l’aéroport contourne la pointe sud de l’île avant de descendre sur St. George’s, et il y a un moment — juste lorsque le terrain tourne — où le port entier s’ouvre d’un coup en contrebas. Le Carenage, ce fer à cheval d’eau encadré d’entrepôts peints en ocre, en terracotta et en bleu passé, et au-delà la colline couverte de maisons qui grimpent vers Fort George comme un public qui n’a jamais eu assez de places. Je me suis arrêté. Le chauffeur de taxi m’a regardé avec la patience tolérante de quelqu’un qui a vu ça se produire mille fois.
St. George’s est, véritablement, l’une des plus belles capitales des Caraïbes. Cette formule est lancée à la légère sur des endroits qui possèdent un joli front de mer et un quartier colonial rénové. Ici, elle veut dire quelque chose. Le Carenage — la route du port intérieur — longe la colline au niveau de l’eau, et à six heures du matin, avant que la chaleur ne s’installe, on peut s’y promener avec les bateaux de pêche d’un côté et l’odeur du diesel et de l’eau salée, en regardant la journée commencer. Un couple d’hommes qui reprisen des filets. Un ferry qui embarque pour Carriacou. Une boulangerie déjà ouverte, sa vitrine pleine de pain à la noix de coco.

Le samedi est le jour où le marché se déploie vraiment. Le marché central s’étend sur un pâté de maisons près du terminal de bus, et à huit heures du matin il est dense en vendeurs et en odeurs de choses moulues fraîches. Des étals de noix de muscade et de macis, de bâtons de cannelle, de feuilles de laurier séchées, de racines de curcuma avec leur peau papyracée et leur intérieur d’un orange violent. Des boules de cacao — le chocolat brut non sucré compressé utilisé pour préparer le thé de cacao grenadin — empilées comme des boulets sombres. Les femmes ici connaissent leur produit avec l’autorité de celles qui l’ont cultivé elles-mêmes. Une vendeuse m’a dit sans qu’on lui demande que sa noix de muscade venait de la paroisse Saint-Patrick, au nord, et que la muscade du nord est plus douce que celle de l’intérieur. J’en ai acheté un sachet. Elle avait raison.
Depuis le marché, la ville monte dans toutes les directions. Fort George trône au sommet d’un promontoire rocheux, dominant à la fois le port intérieur et la rade extérieure. Les vues depuis les embrasures de canons du fort, du XVIIIe siècle, sont extraordinaires — le genre où l’on comprend immédiatement pourquoi celui qui tenait cette position tenait l’île. Le fort porte aussi une histoire plus récente : c’est ici qu’en 1983 le Premier ministre Maurice Bishop a été exécuté, épisode qui précéda l’invasion américaine et mit fin à la brève période révolutionnaire. Les plaques commémoratives sont discrètes. Le poids du lieu ne l’est pas.

Pour manger, je revenais sans cesse aux endroits côté Carenage qui servent l’oil-down — le plat national à base de fruit à pain, de viande salée et des légumes du jour, le tout mijoté longuement dans du lait de coco avec des feuilles de taro qui se défont dans la préparation. Ce n’est pas un plat beau. Il est sombre et dense et exige une attention totale. Dans un petit comptoir avec quatre tables en plastique et un menu écrit à la main, une femme prénommée Paulette le servait avec la confiance de quelqu’un qui le fait depuis plus longtemps que je suis en vie. Je l’ai mangé en huit minutes et j’ai pensé à en recommander.
Quand y aller : St. George’s fonctionne toute l’année, mais le marché du samedi est incontournable, et les mois de saison sèche de janvier à avril offrent les ciels les plus dégagés et les matinées les plus fraîches pour arpenter les rues en pente de la colline. La Régate de Carriacou fin juillet et le Carnaval de Grenade en août animent la ville à un niveau sonore qui justifie de réserver à l’avance.