Parc National de la Lopé
"Un éléphant m'a regardé pendant trois secondes entières puis a décidé que je ne méritais pas son attention."
La route vers la Lopé longe le fleuve Ogooué, et sur de longs tronçons il n’y a rien à côté de la piste en latérite rouge sinon mur après mur de forêt — haute comme une cathédrale, d’un vert impénétrable, les arbres poussant si près les uns des autres qu’on comprend pourquoi les Français utilisaient le mot « impénétrable » et le pensaient au sens littéral. J’avais pris le train depuis Libreville, le fameux Transgabonais, qui m’a déposé à la petite gare du parc à quatre heures du matin. Je me suis assis sur mon sac dans l’obscurité et j’ai écouté la forêt — un son qui est moins le silence qu’un bourdonnement constant et superposé d’insectes, de grenouilles, et de quelque chose que je n’ai jamais identifié qui faisait le bruit d’un gond de porte tournant lentement.
À la première lumière, le paysage a basculé vers quelque chose que je n’attendais pas : une savane ouverte, de l’herbe pâle montant vers des versants abrupts, le genre de prairie qu’on associe à l’Afrique de l’Est soudainement enchâssé au milieu de la jungle du bassin du Congo. Ce mosaïque — forêt et savane qui s’intersectent avec une brusquerie géologique sur laquelle les scientifiques débattent encore — est ce qui fait de la Lopé un site du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. On passe d’un couvert dense à une prairie ouverte en moins d’une minute, et la température change avec, l’air se rafraîchissant légèrement à l’ombre.

Les éléphants de forêt sont ce pour quoi je venais et ils n’ont pas déçu, même s’ils ont complètement déçu mon sens du drame. Ils sont simplement apparus — cinq d’entre eux, sortant de la lisière de la forêt vers la prairie comme s’ils avaient un agenda clair et que nous étions un inconvénient mineur dans son exécution. Plus petits que les éléphants de savane, au visage plus arrondi, aux oreilles différentes, ils se déplacent avec un type d’énergie distinct : adaptés à la forêt, plus discrets, moins habitués à l’espace ouvert. Notre véhicule s’est arrêté et le guide a coupé le moteur. Les éléphants sont passés à une trentaine de mètres, et l’un d’eux s’est retourné et nous a regardés avec ce que je ne peux décrire que comme un désintérêt poli, puis s’est détourné.
Les mandrills sont plus difficiles. On les entend avant de les voir, parfois on les entend et on ne voit rien du tout. Mais si le moment est bon, une troupe traverse le couvert forestier comme une marée lente — toutes ces couleurs, les visages rainurés de bleu et d’écarlate des mâles, un spectacle si improbable qu’à la première vision on rit de manière réflexe.

Le parc abrite également des abris sous roche avec des gravures bantou — certaines vieilles de 400 ans, certaines estimations allant bien plus loin — taillées dans les parois des falaises près de l’Ogooué. Se tenir devant elles dans la chaleur équatoriale et tracer les formes des yeux, c’est ressentir le vertige particulier d’un endroit où le passé humain est genuinement ancien mais n’a jamais été transformé en attraction.
Quand y aller : De juin à septembre, c’est la saison sèche et de loin le meilleur moment — les pistes forestières sont praticables, la faune se concentre autour des points d’eau et les promenades en savane sont dégagées. Le train Transgabonais circule toute l’année et constitue l’un des grands voyages ferroviaires d’Afrique centrale. Éviter d’avril à mai quand les pluies transforment les routes en latérite en soupe rouge et où même les 4x4 s’enlisent.