Asmara
"Le meilleur espresso d'Afrique est servi dans une ville dont la plupart des gens n'ont jamais entendu parler."
La première fois que j’ai parcouru l’avenue Harnet en début de soirée, j’ai cru halluciner à cause de l’altitude. Deux mille trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et voilà : une colonnade de bâtiments Art déco d’un beige rosé pâle s’étendant à perte de vue, remplie d’hommes en chaises en plastique jouant aux échecs, de femmes vendant des oranges en petites pyramides, et l’odeur de l’espresso s’échappant de chaque deuxième porte. Personne ne jouait la comédie pour les touristes. Il n’y avait pas de touristes. La rue était simplement vivante de la façon dont les rues africaines sont vivantes quand elles n’ont pas été aménagées pour les visiteurs étrangers.
Asmara a été construite dans les années 1930 par des colonisateurs italiens qui avaient de grandes idées sur l’aspect que devait avoir une capitale africaine, et l’histoire ultérieure du pays — occupation britannique, fédération avec l’Éthiopie, trente ans de guerre d’indépendance — a essentiellement figé la ville sur place. Les nouvelles constructions n’ont presque pas eu lieu. Les démolitions non plus. Ce qui reste, c’est cet extraordinaire musée en plein air d’architecture moderniste et Art déco, habité nonchalamment, légèrement patiné, et presque entièrement sans indication. On peut passer devant le Cinéma Impero — l’un des plus beaux cinémas rationalistes au monde — et remarquer que l’affiche dans la fenêtre annonce un film actuellement en salle. Il fonctionne. Il fait payer l’équivalent de cinquante centimes. J’y suis allé deux fois.

La culture du café ici est sérieuse d’une façon à laquelle je n’étais pas préparé. L’Érythrée était une colonie italienne, et la tradition de l’espresso s’est profondément ancrée dans la culture nationale sans jamais la quitter. Le macchiato — appelé macchiato ici aussi, avec un léger accent tigrigna — arrive dans une toute petite tasse, est extrêmement sombre, et s’accompagne souvent d’un petit verre d’eau pétillante et d’un bonbon dur. J’ai regardé un homme âgé au Bar Vittoria en boire quatre en l’espace d’une heure tout en lisant un journal et en ne parlant absolument à personne. Cela m’a semblé être un idéal culturel vers lequel je pouvais tendre. Les pâtisseries aussi sont inexplicablement bonnes : des sfogliatelle et des cornetti qui ne feraient pas honte à un bar napolitain.
Le bâtiment Fiat Tagliero, à quelques pâtés de l’avenue principale, reste la pièce maîtresse de toute visite. Il a la forme d’un avion — une station-service futuriste avec deux énormes ailes en béton s’étendant latéralement, chacune de plus de quinze mètres de long, aucune soutenue par le moindre pilier. L’histoire veut que l’ingénieur italien qui l’a conçu ait dû pointer une arme sur la tête du constructeur pour le faire retirer les supports temporaires. Vraie ou non, cette anecdote a la qualité d’être exactement le genre d’histoire que ce bâtiment mérite. Il se dresse maintenant à un carrefour, crème et terre cuite, utilisé parfois comme café ou loué pour des événements, existant pour l’essentiel dans sa propre catégorie architecturale.

Asmara récompense surtout la marche. Les rues secondaires de l’avenue Harnet abritent de petits ateliers où des hommes réparent des radios et des machines à coudre, des restaurants à devanture ouverte où l’injera du déjeuner est servie avec un ragoût de viande épicé qui réchauffe sans accabler, et à l’occasion une villa de construction italienne avec un jardin légèrement retourné à l’état sauvage. Le rythme est lent d’une façon qui semble structurelle, pas paresseuse — une ville qui a appris à se déplacer à la vitesse des gens plutôt qu’à celle des voitures.
Quand y aller : D’octobre à mars, c’est idéal — l’air du plateau est sec et frais, jamais froid la nuit, un temps parfait pour marcher dans la journée. Avril et mai se réchauffent mais restent supportables. Éviter la saison des pluies (juin à septembre) si l’on veut une lumière nette pour l’architecture, bien que les brèves pluies de l’après-midi puissent être en elles-mêmes belles, lavant la poussière et faisant briller les façades.