Amériques
Île de Pâques
"L'endroit le plus isolé où j'ai jamais atterri, et d'une façon ou d'une autre, le plus vivant."
L’avion vire brusquement au-dessus de l’océan et là il apparaît : un triangle vert dans le vide, dans le vide absolu. Pas d’autre île à l’horizon. Pas de routes maritimes. Seulement le Pacifique Sud, qui s’étend dans toutes les directions jusqu’à ce que ça perde tout sens. Quand j’ai posé le pied sur le tarmac de Mataveri — l’un des aéroports commerciaux les plus isolés de la planète — la première chose que j’ai remarquée, ce n’était pas les fameuses statues. C’était le vent. Il vient de partout à la fois, chaud et chargé de sel, et il ne s’arrête jamais vraiment.
On m’avait prévenu que l’Île de Pâques était surfaite, que les moaï étaient décevants de taille en vrai, que le tourisme avait vidé l’endroit de sa substance. Rien de tout ça n’a correspondu à ce que j’ai vécu. Rano Raraku, la carrière où les statues ont été taillées, m’a touché quelque part où je ne m’y attendais pas. On gravit une colline douce et soudain ils sont là : des centaines d’entre eux, inachevés, enterrés jusqu’au menton dans la terre, émergeant de l’herbe sous des angles étranges. Ce n’est pas un musée. C’est plutôt un atelier figé en plein milieu d’un souffle. Certaines figures sont énormes — plus grandes que prévu — et elles ont un poids qu’aucune photo ne parvient à restituer. Je me suis assis là un bon moment et j’ai mangé une mangue achetée à Hanga Roa.
Hanga Roa elle-même est le seul village, et c’est un bon endroit où se retrouver coincé. Une rue principale, une poignée de restaurants qui servent du ceviche de thon et des empanadas, un marché au poisson le matin où les locaux achètent ce que les bateaux ont ramené. J’ai bien mangé, mieux que prévu. Le thon est extraordinaire — épais, rouge sombre, pêché dans des eaux si profondes et froides qu’il produit quelque chose d’almost différent du poisson que je connais depuis le Mexique. Le soir, les restaurants se remplissent d’un mélange de routards chiliens et de couples européens, mais l’endroit ne se sent jamais débordé. L’île absorbe les gens en silence.
Ce à quoi je revenais sans cesse, c’est la lumière. Le ciel au-dessus de Rapa Nui est immense, dégagé, et il change vite. En fin d’après-midi à Ahu Tongariki — la rangée de quinze moaï restaurés sur la côte est — les ombres s’allongent et la pierre vire à l’orange, et on ressent très clairement qu’on se trouve dans un endroit qui a demandé un vrai effort pour y parvenir, et que cet effort en valait la peine.
Quand y aller : D’octobre à avril, c’est l’été de l’hémisphère sud — plus chaud, mer plus calme, idéal pour nager et faire du snorkeling à la plage d’Anakena. En février, le festival Tapati Rapa Nui anime l’île pendant deux semaines : courses de pirogues, chants traditionnels, peintures corporelles. Juillet et août sont plus frais et plus venteux, mais bien moins fréquentés — ce qui a son propre charme quand on se retrouve seul devant les moaï au lever du soleil.
Ce que la plupart des guides ratent : Tous les guides vous conseillent de voir les moaï au lever du soleil. Ce qui fait que tous les touristes sont là au lever du soleil, en groupe, à prendre la même photo. Les statues se moquent de l’heure, et elles sont là toute la journée. Je suis allé à Ahu Tahai — le groupe le plus proche de Hanga Roa — à cinq heures du soir un mardi, et je l’ai eu presque pour moi seul pendant une heure. La lumière était meilleure qu’au lever du soleil, de toute façon. L’autre chose que les guides manquent, c’est à quel point l’île parle avant tout du paysage lui-même, pas seulement des statues. Les caldeiras, les falaises, les chevaux qui errent en liberté sur les collines, la façon dont l’océan se découvre depuis la côte nord par temps clair — c’est ça qu’on rapporte avec soi.