Nicosie
"Chaque ville a sa ligne de fracture. Celle de Nicosie est peinte sur la route, et on la traverse simplement en marchant."
Je suis arrivé à Nicosie en m’attendant à quelque chose de sombre — une anxiété aux checkpoints, des fonctionnaires hostiles, un reliquat de guerre froide dans l’air. Ce que j’ai trouvé, c’est un mardi matin avec une lumière encore basse et une douzaine de retraités chypriotes buvant leur café sur des chaises en plastique à dix mètres d’une tour de guet de l’ONU, parfaitement indifférents à l’absurdité de leur situation. Voilà Nicosie. La tension est réelle, mais la vie a tellement bien poussé autour d’elle que la division ressemble parfois moins à une blessure qu’à un meuble — pas oubliée, simplement intégrée.
Le passage de la rue Ledra est le point de contrôle piétonnier le plus fréquenté. On tend son passeport à un fonctionnaire blasé, on attend environ quatre-vingt-dix secondes, et l’on pénètre dans la République turque de Chypre du Nord — un État reconnu par exactement un seul pays. La zone tampon entre les deux côtés est une bande de bâtiments en ruine, certains avec des meubles encore visibles à travers des fenêtres brisées, figés en 1974. Des chats y vivent. Les mauvaises herbes ont repris possession des trottoirs. Ce sont les cinquante mètres les plus hantés que j’aie jamais parcourus.

Au sud, la vieille ville à l’intérieur des remparts vénitiens est dense en églises byzantines, en restaurants de meze chypriote et en le Musée de Chypre — la meilleure collection d’art chypriote antique de l’île, avec des figurines en terre cuite et des artefacts de l’Âge du Bronze qui précèdent toutes les civilisations que la plupart des visiteurs peuvent nommer. Le marché de la rue Ledra le matin vend des légumes, du halloumi et des loukoumades frits à la commande. Je les ai mangés avec du miel et des noix concassées, debout à un comptoir, et l’huile m’a brûlé les doigts — ce qui est la bonne façon de les manger.
Du côté nord, le paysage de la vieille ville se transforme rapidement. Le caravansérail Büyük Han — une auberge ottomane du XVIe siècle construite autour d’une cour avec fontaine — abrite désormais des boutiques d’artisanat et un petit café où le thé est servi dans des verres en forme de tulipe avec deux morceaux de sucre sur le côté. La mosquée Selimiye, qui fut la cathédrale gothique Sainte-Sophie, est l’une des expériences architecturales les plus étranges de la Méditerranée : les arcs brisés et les voûtes d’ogives d’un édifice gothique français du XIVe siècle, toujours parfaitement intacts, avec le minaret greffé dessus et les autels remplacés par un mihrab orienté vers La Mecque. Aucun panneau explicatif ne vous prépare vraiment à cela.

J’ai parcouru les deux côtés en un seul après-midi — c’est géométriquement la même ville, avec les mêmes remparts vénitiens, les mêmes rues en calcaire, la même chaleur qui pèse sous le même ciel blanc. Ce qui change, c’est la langue sur les enseignes des boutiques, l’alphabet sur les menus, le drapeau qui flotte aux balcons. Les Nicosiens des deux côtés semblaient trouver ma fascination de touriste pour le passage légèrement amusante. Pour eux, c’est simplement la façon dont leur ville est organisée. Pour combien de temps encore, personne ne semble en être certain.
Quand y aller : Le printemps (de mars à mai) et l’automne (de septembre à novembre) sont idéaux pour se promener dans la vieille ville, quand la chaleur est supportable et la lumière longue et dorée. En juillet et août, l’intérieur peut atteindre 40°C, ce qui rend les ruelles brutales en milieu de journée. Le passage est ouvert toute l’année pendant les heures de clarté.