Famagouste
"Famagouste, c'est ce qui se passe quand l'histoire ne se termine pas proprement. Elle reste simplement, comme des meubles que personne n'a déplacés."
J’ai conduit jusqu’à Famagouste depuis Kyrenia par un matin où la couverture nuageuse était basse et la lumière plate et incolore, et je crois que c’était le bon temps pour arriver. Famagouste — Gazimağusa en turc, Ammochostos en grec — est une ville qui bénéficie d’une arrivée dans un état d’esprit légèrement apaisé, parce qu’elle fournira sa propre intensité sans aucune aide du ciel.
La vieille ville est toujours entièrement enceinte dans ses remparts vénitiens, des remparts si massifs et bien conservés qu’on peut en faire le tour complet à pied par le dessus et comprendre, à une échelle impossible depuis le bas, comment la ville avait été conçue pour être défendue et comment elle est tombée malgré tout face au siège ottoman de 1570-71, après dix mois décrits comme l’un des assauts soutenus les plus brutaux de l’histoire méditerranéenne. Les remparts sont en calcaire couleur vieux miel, et dans la lumière matinale ils absorbent le soleil bas d’une façon qui fait briller tout le circuit.

Au centre de la vieille ville, la mosquée Lala Mustafa Pasha — construite comme cathédrale gothique Saint-Nicolas au XIVe siècle — est le plus bel exemple survivant d’architecture gothique française dans le Levant. La façade est presque exactement reproduite depuis la cathédrale de Reims, affirmation tellement improbable que j’ai dû regarder les deux en photographies côte à côte pour le croire. L’intérieur a été dépouillé de son iconographie chrétienne et blanchi à la chaux — les fresques ont disparu, les tombes ont été retirées, les autels remplacés — mais l’architecture elle-même, la nef élancée, les colonnes groupées, les voûtes d’ogives, est intacte et extraordinaire. Des prières ont lieu ici cinq fois par jour. Le bâtiment fonctionne toujours, juste différemment.
Ce dont Famagouste est peut-être le plus connue, c’est Varosha — le quartier balnéaire abandonné qui a été bouclé en 1974 après l’avancée militaire turque et qui est resté vide depuis lors. Varosha était la destination de villégiature la plus à la mode de la Méditerranée orientale dans les années 1970 : Elizabeth Taylor et Richard Burton y ont séjourné, Brigitte Bardot, des dizaines de célébrités et de familles royales européennes. Les hôtels, les restaurants, les appartements, la plage — tout abandonné en quelques jours quand les résidents ont fui, fermé derrière des barbelés militaires, intact depuis cinquante ans. On ne peut pas entrer. On peut longer le périmètre. À travers les grillages et les barrières militaires, les étages supérieurs des hôtels sont visibles, fenêtres vides, balcons aux rampes métalliques maintenant orange de rouille. La plage, l’une des plus belles de Chypre, est visible depuis la mer mais inaccessible par voie terrestre.

Je suis resté longtemps devant la clôture. Une tour de garde était visible à ma gauche. Rien ne bougeait derrière la barrière sauf la végétation — lauriers-roses et figuiers sauvages — qui reconquiert les bâtiments depuis un demi-siècle. Certaines zones de Varosha ont été rouvertes timidement depuis 2020 au milieu d’une importante controverse politique. Les cafés et boutiques qui y ont ouvert ont une qualité surréaliste — des parasols neufs et de la peinture fraîche posés devant un arrière-plan de tours délabrées — que j’ai trouvé plus perturbante que la clôture. La ville fantôme paraît plus honnête que la reconstruction.
Quand y aller : D’octobre à mai pour éviter la chaleur maximale de l’été, qui à Famagouste, sans l’altitude montagneuse du Troodos et sans forte brise marine, est sérieuse. Les remparts vénitiens et la cathédrale-mosquée sont accessibles toute l’année. N’oubliez pas qu’entrer dans le nord de Chypre nécessite votre passeport ; les points de passage depuis le sud sont ouverts tous les jours. La réouverture partielle de Varosha est en cours et son statut peut continuer à évoluer.