Klein Curaçao
"Il n'y a ni ombre, ni eau douce, ni raison d'être ici, sinon qu'un vide aussi total est en soi un luxe rare."
Klein Curaçao — la Petite Curaçao — est une île plate et sans arbres d’environ 1,7 kilomètre carré, seule dans la mer des Caraïbes ouverte, à environ deux heures de bateau au sud-est de l’île principale. Personne n’y vit. Pas de jetée, pas d’électricité, pas d’eau douce, pas de boutique, et presque pas d’ombre. On y va en réservant une excursion à la journée ; les bateaux quittent Curaçao avant l’aube et la traversée peut être rude : le chenal soulève une houle sérieuse et j’ai vu plusieurs de mes compagnons de voyage perdre leur petit-déjeuner par-dessus bord à l’aller. Mais l’île au bout du trajet est l’un des endroits les plus étranges, les plus vides et les plus beaux où j’aie été dans cette partie du monde.
Un phare et une épave
L’île a une histoire, même si elle n’a pas d’habitants. Au XIXe siècle, elle fut exploitée à ciel ouvert pour le phosphate, ce qui explique en partie qu’elle soit si plate et si dénudée : le guano et la couche de terre ont été emportés, ne laissant que roche corallienne et sable. Il y a un phare rose et blanc, bâti par les Néerlandais et aujourd’hui une ruine éventrée, la maison du gardien s’effondrant autour, et l’on peut grimper en partie pour une vue sur toute l’île, qui d’en haut ressemble à un banc de sable ayant oublié de couler. Sur la rive est, sauvage, où la houle de l’Atlantique martèle, repose la carcasse rouillée d’un pétrolier échoué, à demi enseveli dans le sable, se dissolvant lentement en écailles orange. Lia et moi avons parcouru toute la côte au vent pour l’atteindre, le vent constant et bruyant, pas une âme en vue, et c’était vraiment post-apocalyptique au meilleur sens du terme.

La plage sous le vent, et les tortues
Le versant ouest ne pourrait être plus différent : une longue courbe de sable blanc fin et une eau si claire et si improbablement turquoise qu’elle paraît retouchée. C’est là que les bateaux jettent l’ancre et que la journée se déroule : du snorkeling directement depuis la plage, un déjeuner barbecue que l’équipage installe, et quelques simples abris de chaume qui sont la seule ombre construite de toute l’île. Le snorkeling est le véritable attrait : des tortues vertes et imbriquées broutent dans les hauts-fonds juste devant le sable, et par jour calme on nage quelques mètres et l’on se retrouve à partager l’eau avec une tortue de la taille d’une table basse, totalement indifférente à vous. Je ne m’émeus pas facilement du snorkeling, en ayant pratiqué énormément de médiocre, mais flotter immobile au-dessus d’une tortue qui se nourrit dans une eau limpide m’a complètement fait taire.

Comment le faire, et quoi emporter
C’est une excursion à la journée et rien d’autre : on ne peut pas y passer la nuit. Réservez un bateau qui utilise un catamaran plus rapide si vous êtes sujet au mal de mer, prenez des comprimés contre le mal de mer avant de quitter le quai dans tous les cas, et emportez tout : crème solaire, chapeau, beaucoup d’eau et des chaussures d’eau pour le corail. Surtout, emportez de la discipline face au soleil. Ici, il n’y a aucun moyen de lui échapper sinon sous ces quelques abris, et les gens le sous-estiment gravement. Allez-y pour le vide, l’épave et les tortues, et acceptez que le prix des trois soit un long trajet en bateau roulant à chaque bout de la journée.
Quand y aller : À tout moment de la saison sèche, environ de décembre à avril, quand la mer est la plus calme et la traversée la plus clémente. Évitez les jours où un fort vent d’est est annoncé : la houle rend le trajet comme le snorkeling misérables.