Black Canyon of the Gunnison
"J'ai regardé dans pas mal de canyons. C'est le seul qui ressemblait moins à un panorama qu'à un verdict."
Je suis arrivé au Black Canyon en m’attendant à une version plus petite et plus sombre des gorges célèbres du Colorado, et en quelque quatre-vingt-dix secondes de marche jusqu’au premier belvédère j’ai compris que je l’avais totalement mal jugé. Le Grand Canyon est assez large pour qu’on le lise comme un paysage : la distance, les strates, la météo qui se déroule de l’autre côté. Le Black Canyon est tout l’inverse. C’est une fente, par endroits à peine trois cents mètres de large au rebord et près de six cents de profondeur, et au bord on ne regarde à travers rien. On regarde droit vers le bas, dans une fissure de la planète, vers une rivière qu’on entend mais qu’on n’aperçoit que parfois, entre des parois si sombres et si rapprochées qu’elles avalent la lumière avant qu’elle n’atteigne le fond.
Pourquoi il est noir
Le nom est littéral. La roche est un gneiss et un schiste précambriens, près de deux milliards d’années, striés de bandes de pegmatite rose qui semblent peintes, et elle est si raide et si étroite que le fond du canyon ne reçoit le soleil direct que quelques minutes par jour. Le reste du temps il demeure dans sa propre ombre. Je me suis tenu au belvédère de la Painted Wall — à plus de six cents mètres, la plus haute falaise du Colorado — et j’ai regardé un corbeau se jeter du rebord et tomber, et tomber, et continuer de tomber, jusqu’à devenir un point contre une roche qui restait de la roche jusqu’en bas. Lia, que rien ne trouble facilement, a jeté un seul regard par-dessus la rambarde et a reculé d’un pas sans rien dire, ce qui, venant d’elle, vaut un paragraphe entier.

La route du rebord sud court sur une douzaine de kilomètres avec une douzaine de belvédères, et le bon réflexe est de marcher les courts sentiers jusqu’à chacun plutôt que de jeter un œil depuis la voiture, car le canyon change de caractère tous les quelques centaines de mètres. À Gunnison Point on entend la rivière comme un grondement constant. À Chasm View la paroi d’en face est si proche qu’on croirait pouvoir y lancer une pierre, ce qui est absolument impossible. À Sunset View la lumière balaie enfin les parois hautes et le gneiss passe du charbon au bronze pendant une vingtaine de minutes avant que l’obscurité ne revienne.
Vers l’eau
On peut rejoindre la rivière, mais le parc est honnête sur le prix : il n’y a pas de sentier entretenu, seulement des itinéraires, et la Gunnison Route descend près de cinq cent cinquante mètres en moins d’un kilomètre et demi, en partie le long d’une section de roche équipée de chaînes. Je suis descendu à peu près à mi-chemin tôt un matin, assez loin pour être dans le canyon plutôt qu’à son bord, et le changement est total. Le grondement devient physique. Les parois se referment au-dessus. La température chute. Je me suis assis sur un rocher, j’ai mangé une pomme et j’ai eu le sentiment, dans le bon sens du terme, de n’avoir rien à faire là.
Ce n’est pas un endroit qui se produit pour toi. Pas de village, pas de sources chaudes, pas de télésiège. Il y a un trou dans la terre si ancien et si profond qu’il rend insuffisant le vocabulaire habituel des paysages, et un vent qui en remonte chargé du bruit d’une eau qu’on n’arrive pas tout à fait à voir.
Quand y aller : De fin mai à septembre pour l’accès complet par la route et les itinéraires vers la rivière ; le rebord sud est le côté le plus fréquenté et le plus aménagé. Le printemps apporte les fleurs sauvages le long du rebord ; l’automne apporte un air froid et clair et presque personne. Le rebord nord est isolé, accessible par une piste de gravier, et vaut le détour si tu veux le canyon pour toi seul.