Amériques
Chiapas
"J'ai roulé jusqu'au Chiapas et j'ai senti le Mexique passer dans une tout autre dimension."
La première chose qu’on remarque en entrant au Chiapas depuis Oaxaca, c’est l’humidité — épaisse, verte, vivante d’une façon que le haut désert laissé derrière soi ne l’est absolument pas. Puis la route plonge dans des vallées dont on dirait que quelqu’un a poussé le curseur de saturation bien au-delà du raisonnable, et on commence à comprendre pourquoi cet État fonctionne selon ses propres règles. Le Chiapas faisait historiquement partie de l’Amérique centrale avant d’être absorbé par le Mexique en 1824, et cette histoire n’est pas une note de bas de page. Elle est dans la terre, dans les langues, dans la politique et dans la cuisine.
San Cristóbal de las Casas est la base de la plupart des voyageurs, et elle le mérite. À 2 200 mètres d’altitude, elle repose fraîche dans un bassin cerné de collines boisées de pins. Les rues sont coloniales et photographiquement satisfaisantes, mais ce qui me retient ici, c’est la texture en dessous : les femmes tzotziles et tzeltales qui vendent des textiles au marché de la Real de Guadalupe, les coopératives zapatistes qui commercialisent du café et gèrent leurs propres municipalités autonomes à quelques heures du centre, le sentiment que la souveraineté indigène n’est pas ici un concept muséal mais une négociation vivante, en cours et complexe. Buvez un café d’une coopérative au Café Revolución sur l’Avenida 20 de Noviembre et laissez ça infuser un moment.
Depuis San Cristóbal, les excursions à la journée s’imposent d’elles-mêmes. Agua Azul, où les cascades dévalent une série de bassins d’un turquoise si improbable qu’on les croirait retouchés, se trouve à une heure et demie en descendant vers les basses terres de la jungle. Palenque — la cité maya qui s’avance dans la forêt avec une grâce que Chichén Itzá, avec ses cars de tourisme et ses allées de souvenirs, a depuis longtemps perdue — mérite une journée entière. Les temples émergent de la forêt vivante, des singes hurleurs aboient depuis la canopée au-dessus du Palais, et le sarcophage de Pakal le Grand repose dans un musée sur place qui est, inexplicablement, presque toujours peu fréquenté. Allez-y en semaine avant neuf heures du matin et vous aurez le Temple des Inscriptions pratiquement pour vous seul.
Quand y aller : De novembre à février. Les pluies se sont arrêtées, la jungle est à son plus vert sans être gorgée d’eau, et l’altitude de San Cristóbal maintient les températures diurnes autour de vingt-cinq degrés — assez frais pour marcher sans fondre. Évitez la Semaine Sainte si vous n’aimez pas la foule ; San Cristóbal se remplit très vite.
Ce que la plupart des guides ratent : Ils traitent le Chiapas comme une liste à cocher entre nature et ruines — Agua Azul, Palenque, canyon du Sumidero, terminé. La vraie raison de venir, c’est de passer une semaine à San Cristóbal en allant assez lentement pour ressentir sa tension politique et culturelle particulière : une ville coloniale au sein d’un État où la majorité de la population indigène se bat depuis des siècles pour son autonomie et a, dans certaines municipalités, réussi à en obtenir quelque chose de proche. Ce contexte donne aux cascades une signification toute différente.