Parc national Wood Buffalo
"Nous avons attendu sur la route de gravier que onze bisons finissent de traverser, et personne dans le camion n'a suggéré de klaxonner."
Le plus grand parc national du Canada, à cheval sur l'Alberta et les Territoires du Nord-Ouest, protège le plus grand troupeau de bisons en liberté au monde et l'un des grands deltas fluviaux intérieurs de la planète.
Wood Buffalo est plus grand que la Suisse, et y pénétrer depuis Fort Smith ne donne pas l’impression d’entrer dans un parc, mais plutôt dans une tout autre échelle de géographie. La route traverse la forêt boréale si longtemps que le signal GPS finit par disparaître et qu’on se met à naviguer grâce aux plaines salées — un paysage franchement étrange de karst de gypse blanc à nu et de dolines près de la frontière albertaine, l’une des rares étendues salées intérieures d’Amérique du Nord, vestige d’une ancienne mer. Je me suis arrêté rien que pour marcher sur cette croûte, le sel craquant sous les pieds au milieu d’une forêt d’épinettes noires, une collision d’écosystèmes qui ne devrait pas exister et qui existe pourtant.
Les bisons, sans gestion
Le parc existe, à l’origine, à cause des bisons — il a été créé en 1922 spécifiquement pour protéger les derniers troupeaux sauvages de bisons des bois, la sous-espèce nordique, plus grande et plus sombre que le bison des plaines qu’on imagine généralement. Aujourd’hui, il abrite le plus grand troupeau de bisons en liberté qui subsiste sur la planète, plusieurs milliers d’animaux qui se déplacent dans le parc pratiquement sans clôtures et sans autre gestion qu’une surveillance sanitaire. Nous avons pris un virage sur la route de gravier au sud de Fort Smith et la route entière n’était plus que des bisons — une file lente et imperturbable traversant d’une prairie à l’autre, les mâles à l’arrière lorgnant le camion avec une expression qui ne laissait aucun doute sur qui avait la priorité. Nous avons attendu peut-être quinze minutes. Personne ne s’en formalisait.

Le delta et les grues
L’autre raison pour laquelle ce parc figure sur la scène mondiale, c’est le delta Paix-Athabasca, où les rivières Paix, Athabasca et Birch convergent pour former l’un des plus grands deltas d’eau douce de la planète — un dédale de chenaux, de bassins perchés et de zones humides que l’UNESCO a reconnu aux côtés des bisons lorsqu’elle a classé Wood Buffalo au patrimoine mondial. Ce delta est aussi le dernier site de nidification naturel de la grue blanche d’Amérique, l’un des oiseaux les plus rares d’Amérique du Nord ; dans les années 1940, la population sauvage totale était tombée à une vingtaine d’individus, et ce site de nidification reculé, sans routes — si inaccessible que les biologistes le surveillent encore surtout par avion — explique en grande partie pourquoi l’espèce a fini par se rétablir. Je n’ai pas vu de grue blanche ; presque personne n’en voit, puisque les sites de nidification sont volontairement tenus interdits d’accès et non divulgués. Mais je me suis tenu sur un point de vue du delta près de Fort Smith au crépuscule, à regarder des centaines de grues du Canada s’envoler du marais, leurs cris portant sur une distance improbable au-dessus d’une eau parfaitement plate.

Fort Smith elle-même, la ville porte d’entrée, se trouve sur les rapides de la rivière des Esclaves, et j’y ai vu un groupe de kayakistes surfer sur une vague stationnaire qu’un habitant m’a décrite, avec une fierté manifeste, comme l’un des meilleurs spots d’eau vive du pays — une image finale étrangement parfaite pour un parc défini par une échelle que personne n’anticipe vraiment.
Quand y aller : de juin à début septembre pour des routes praticables et l’observation de la faune ; les plaines salées et les prairies à bisons sont les plus vivantes au début de l’été, avant que la saison des moustiques n’atteigne son pic en juillet.