Pont-Aven
"Quatorze moulins et quinze maisons, dit la vieille rime. Je n'en ai compté aucun et j'ai mangé quatre galettes."
Il existe un vieux dicton breton sur Pont-Aven : quatorze moulins et quinze maisons — ce genre d’arithmétique autodérisoire qui vous fait aimer un endroit avant même de vous être garé. Le bourg se trouve là où la rivière Aven dégringole des collines boisées vers la mer, bondissant sur un chaos de blocs de granit qui faisaient jadis tourner les roues de tous ces moulins. Lia et moi sommes arrivés en milieu de matinée pour trouver la rivière faisant son travail bruyant en plein milieu du bourg, et l’odeur de beurre sortant d’une porte sur deux, car l’autre chose pour laquelle Pont-Aven est célèbre, ce sont les galettes, et je refuse de prétendre que cela passe après la peinture.
Là où Gauguin est devenu plat
Dans les années 1880, ce petit bourg devint, improbablement, l’une des adresses les plus importantes de l’histoire de l’art européen. Paul Gauguin y vint en 1886 pour la vie bon marché et la lumière bretonne limpide, et il y resta assez longtemps pour rassembler autour de lui une école informelle de peintres — Émile Bernard parmi eux — qui rejetèrent l’ombrage soigné des académies et peignirent en aplats de couleur pure cernés de sombre, un style qu’ils appelèrent synthétisme. Cela paraît évident aujourd’hui, comme toute révolution une fois qu’elle a triomphé. Debout au Musée de Pont-Aven devant les petites toiles éclatantes, je n’arrêtais pas de songer à quel point cela avait dû être étrange d’être ici pendant que cela se produisait, dans un bourg de meuniers et de paysans, à regarder un agent de change parisien décider que les ombres étaient facultatives.
Le vrai pèlerinage est une courte montée jusqu’à la Chapelle de Trémalo, une chapelle basse chaulée au toit de guingois, où un Christ en bois du XVIIe siècle est suspendu au-dessus de l’autel — peau jaune, simplifié, étrangement serein. Gauguin l’a peint presque exactement tel qu’il est et a intitulé le résultat Le Christ jaune, l’une des œuvres fondatrices de l’art moderne. La chapelle était vide lors de notre visite, hormis la figure sculptée et la fraîche odeur de pierre, et voir l’objet réel après toute une vie passée à voir le tableau fut l’une de ces collisions discrètes entre l’art et la vie que le voyage vous offre parfois gratuitement.

Le Bois d’Amour et la question des galettes
Derrière la chapelle court le Bois d’Amour, le bois au bord de l’eau où les peintres plantaient leurs chevalets et où, dit-on, Paul Sérusier peignit son petit panneau abstrait Le Talisman sous la direction de Gauguin. C’est un bois ordinaire et charmant — des hêtres, l’Aven qui glisse, la lumière tachetée faisant ce que fait la lumière tachetée — et en le parcourant, on comprend l’attrait tout entier. Nul besoin d’être un génie pour avoir envie de s’y asseoir. Nous nous y sommes assis, un long moment, et Lia a croqué l’eau, mal et joyeusement.
De retour au bourg, les boutiques de galettes se livraient leur douce guerre. Pont-Aven a inventé la galette de Pont-Aven, un sablé fin et intensément beurré, et le fabricant d’origine, Traou Mad, opère toujours ici aux côtés de plusieurs rivaux, chacun revendiquant son antériorité. Nous avons acheté une boîte par politesse et en avons terminé la moitié sur un banc au bord de l’eau avant le déjeuner, à regarder la marée tourner — l’Aven est soumis aux marées aussi haut, et le niveau de l’eau se déplace visiblement pendant qu’on est assis. Les galettes, pour mémoire, sont exactement aussi bonnes que les tableaux le laissaient présager. La lumière, le beurre, la couleur plate et éclatante : tout vient du même endroit.

Quand y aller : mai et juin, quand le Bois d’Amour est au plus vert et que les foules de l’été ne sont pas encore arrivées, ou septembre pour la même lumière que Gauguin poursuivait, sans les cars d’août. Le musée mérite qu’on organise sa journée autour ; les galettes sont disponibles à toute heure et n’exigent aucune planification.