Mulhouse
"Personne ne vous prévient que le vilain petit canard de la région a les meilleurs musées d'Alsace."
Mulhouse a mauvaise réputation, et je suis arrivé tout disposé à ne pas l’aimer. Après les villages de carte postale de la route des vins — Riquewihr, Eguisheim, toute cette perfection à colombages —, Mulhouse se lit d’abord comme une laborieuse ville industrielle qui se trouve être en Alsace, plutôt que comme un morceau d’Alsace en soi. Elle fut une puissance textile durant deux siècles, une petite cité-république indépendante qui n’a rejoint la France qu’en 1798, et elle porte son passé d’usines à découvert. Mais j’en suis venu à croire que les villes qui ne cherchent pas à vous charmer sont souvent celles qui méritent votre attention, et Mulhouse, une fois qu’elle cesse de froncer les sourcils, est généreuse.
La Place Peinte et la Vieille Ville
La Place de la Réunion, c’est là que la ville garde sa belle allure. En son centre se dresse l’ancien Hôtel de Ville, mairie du XVIe siècle peinte d’un improbable rose saumon et couverte de pied en cap de fresques en trompe-l’œil : fausses statues, fausses niches, figures allégoriques lorgnant les tables du café. Lia a repéré le Klapperstein accroché près de la porte, un grotesque masque de pierre sculptée qu’on attachait jadis au cou des médisants pour les promener dans les rues. Les Alsaciens ont toujours eu un humour noir face à la honte publique.
Le Temple Saint-Étienne ancre l’autre côté de la place, église protestante néogothique dont les vitraux, sauvés d’une devancière médiévale, valent vraiment le torticolis. Autour de la place, les ruelles sont plus calmes et plus rugueuses que dans les villages touristiques, pleines de kebabs, de vieilles brasseries et du remue-ménage quotidien d’une vraie ville qui travaille. Nous avons mangé un déjeuner alsacien dans les règles — choucroute, un pichet de Riesling — dans un endroit plein d’habitués en pause de midi, personne ne nous prêtant la moindre attention, ce qui, après la route des vins, a tenu de vacances loin du statut de touriste.

La Cathédrale de l’Automobile
La raison de faire le déplacement, pourtant, se trouve dans une filature textile reconvertie en bordure de ville. La Cité de l’Automobile abrite la Collection Schlumpf, le plus grand musée de l’automobile au monde, et l’histoire qui se cache derrière vaut presque mieux que les voitures. Deux frères magnats du textile, Hans et Fritz Schlumpf, ont en secret englouti les bénéfices de l’usine de leurs ouvriers dans l’amassement de centaines d’automobiles — dont le plus grand trésor de Bugatti jamais réuni —, puis ont fait faillite et pris la fuite quand les ouvriers ont découvert ce qu’avaient financé leurs salaires. La collection fut saisie et transformée en ce musée.

Même si, comme moi, vous ne savez pas distinguer un carburateur d’une cafetière, le lieu est écrasant. Des centaines de machines rutilantes s’étirent sous des rangées de réverbères Art nouveau copiés sur un pont de Paris, et tout au fond, derrière un cordon de velours, trônent les deux Bugatti Royale — parmi les voitures les plus précieuses de la planète. Lia, qui n’est pas non plus mordue de mécanique, a avoué ensuite avoir eu la larme à l’œil, moins devant les voitures que devant la pure démesure de l’obsession d’une seule famille. C’est tout Mulhouse : pas charmante, à proprement parler, mais inoubliable.
Quand y aller : toute l’année, puisque les grandes attractions sont à l’intérieur. Fin novembre et décembre apportent un marché de Noël plus calme et moins touristique que les célèbres marchés alsaciens, avec l’héritage textile de la ville exposé sur des étoffes peintes.