Lac Moraine
"Debout sur le Rockpile du lac Moraine à l'aube, j'ai compris pour la première fois pourquoi les gens mettent des réveils dans le noir juste pour voir de l'eau."
La route vers le lac Moraine est fermée aux véhicules privés chaque matin à 6h de juin à octobre — Parcs Canada a commencé à appliquer cela après que le parking se soit rempli systématiquement au lever du soleil et que la circulation résultante s’étire sur quinze kilomètres. Donc on prend la navette depuis Banff ou le lac Louise, ou on arrive avant la coupure, ce qui signifie partir avant 5h du matin. J’ai fait le deuxième, conduisant les quatorze kilomètres de route d’accès dans l’obscurité avec un thermos de café refroidissant dans le porte-gobelet, suivant une seule paire de feux arrière devant moi qui a disparu au détour d’un virage. Quand je me suis garé et que j’ai marché jusqu’au Rockpile — un champ de rochers morainiques qui offre un point d’observation surélevé — le lac était d’un gris sombre sous un ciel encore plein d’étoiles.
Puis la lumière est arrivée.
Elle arrive d’abord sur la Tour de Babel, le plus proéminent des dix pics de la Vallée qui encerclent la rive sud du lac. Une fine ligne orange apparaît sur ce sommet dentelé, puis se propage lentement sur les pics en séquence, chacun captant la lumière comme un relais. Le lac lui-même garde son obscurité pendant encore dix minutes pendant que les pics brillent, puis le soleil dépasse la crête orientale et l’eau passe du charbon au bleu-vert profond au turquoise saturé qui donne l’impression que chaque photographie a été manipulée — bien qu’aucune manipulation n’ait eu lieu.

Il y a un débat légitime, que les Canadiens mènent avec le sérieux habituellement réservé aux questions constitutionnelles, sur la question de savoir si le lac Moraine surpasse le lac Louise. Le turquoise du lac Moraine est plus froid, plus intensément bleu-vert. L’encerclement des pics est plus complet — le lac Louise a son glacier, mais le lac Moraine a dix sommets distincts qui se pressent de trois côtés. L’échelle est plus lisible : on peut voir où les montagnes finissent et où le ciel commence, ce qui au lac Louise se perd parfois. Je me retrouve du côté Moraine dans ce débat, bien que je tienne la position sans rigidité parce que la comparaison est quelque chose comme demander si Monteverdi est meilleur que Bach.
Le lac est assez petit pour en faire le tour à pied — deux kilomètres d’un bout à l’autre — et le sentier jusqu’au bout de la rive lointaine traverse la forêt et s’ouvre sur le delta rocheux où le ruisseau qui alimente le lac émerge des montagnes. C’est là que la couleur se montre le mieux : debout dans l’eau peu profonde à l’extrémité lointaine, regardant vers les pics, avec le turquoise courant de vos pieds jusqu’au débouché lointain où la jetée de canoës flotte en orange contre le bleu. La perspective au niveau du lac est complètement différente de la vue du Rockpile, plus intime, moins composée.

La location de canoës ouvre à l’aube la plupart des jours et les bateaux sont partis en une heure. Je n’en ai pas eu lors de ma première visite mais je suis revenu un deuxième matin spécifiquement pour cela. L’expérience d’être sur l’eau, de regarder vers le Rockpile depuis la surface du lac, avec le son du ruisseau glaciaire à l’extrémité lointaine et le froid venant de l’eau en petites vagues — c’est la version du lac Moraine à laquelle je reviens en mémoire, pas la photographie depuis le champ de rochers mais la sensation d’être à l’intérieur de l’image plutôt que de la regarder.
Quand y aller : De mi-juin à mi-septembre, bien que les restrictions d’accès routier rendent l’arrivée matinale incontournable. Juin a de la neige sur les pics et le lac est parfois partiellement gelé — une beauté différente et plus austère. Début septembre pour des foules nettement réduites et la première clarté froide de la lumière automnale. Jamais les après-midis de week-end en juillet ou août — les attentes de navette seules suffisent à éroder l’expérience.