Shkoder
"Shkoder est entre les montagnes et l'eau, n'appartenant pleinement ni à l'une ni à l'autre, et parfaitement aux deux."
Porte des Alpes albanaises, cette ville millénaire au bord du plus grand lac balkanique d'Europe avance au rythme d'un vélo à travers sa longue histoire.
Je suis arrivé à Shkoder un après-midi où la lumière faisait quelque chose que je ne lui avais jamais vu faire ailleurs — elle tombait à plat, dorée, sur la surface du lac Shkodra, jusqu’à ce que l’eau ressemble à du bronze martelé. Le bus depuis Tirana nous avait déposés à l’entrée de la ville, et Lia et moi avions marché le dernier tronçon le long de la route du lac avec nos sacs qui nous sciaient les épaules, sans que l’un ni l’autre s’en préoccupe vraiment.
Le Rythme de la Sheshi Demokracia
Le cœur piétonnier de la ville, c’est la Sheshi Demokracia, une vaste place qui fonctionne moins comme un monument à la démocratie dont elle porte le nom que comme une scène lente pour la vie quotidienne. Les familles en font le tour le soir, les vieux lisent les journaux aux terrasses des cafés de la Rruga Kole Idromeno, les adolescents se disputent autour d’assiettes partagées de fergese — ce plat épais de poivrons et de fromage blanc que j’ai mangé quatre fois en trois jours et que je mangerais quatre fois de plus. La ville regorge de vélos, loués à des stands ou appuyés sans cadenas contre des murs comme si le vol ne faisait tout simplement pas partie de l’imaginaire local. J’en ai emprunté un pour un après-midi et j’ai compris immédiatement que c’était la bonne vitesse pour saisir Shkoder : assez lente pour attraper les détails sculptés des façades de l’époque ottomane, assez rapide pour que les montagnes au nord changent continuellement d’angle à mesure qu’on avance.
Rozafa et le Poids des Vieilles Histoires
Le château de Rozafa est posé sur une colline de calcaire au point où les rivières Buna et Drin se rejoignent, et lorsque je l’ai gravi tôt le matin — avant que la chaleur ne s’installe — je me suis retrouvé presque seul parmi des pierres que se sont disputés les Illyriens, les Romains, les Vénitiens et les Ottomans. Les vues depuis les remparts sont proprement saisissantes : le lac d’un côté, la chaîne des Prokletije de l’autre, et la ville étalée tranquillement en contrebas, comme quelque chose qui a décidé de ne pas se presser.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est le petit musée à l’intérieur des murs du château, où un guide m’a raconté la légende de Rozafa elle-même — une femme emmurée dans les fondations pour que les murs tiennent — avec un calme si naturel que l’histoire m’a accompagné pendant des jours. Pas vraiment comme une horreur, mais comme le poids particulier qu’un lieu porte quand son mythe fondateur est un mythe de sacrifice.
Les Rues au Pied du Château
Le vieux quartier du bazar en contrebas du château est l’endroit où Shkoder se révèle le plus elle-même : des ruelles avec des ateliers de cuivre, une mosquée et une église catholique à deux minutes l’une de l’autre, l’odeur du maïs grillé et du gasoil qui se mêlent dans l’air de l’après-midi. J’ai acheté un sachet de figues sèches à une femme qui les a enveloppées dans du papier journal sans que je le demande. Ces petites politesses de ville de province, anodines pour ceux qui y vivent, sont souvent ce dont je me souviens le plus longtemps.
Quand y aller : D’avril à juin, les températures sont douces, les foules moins denses, et les montagnes gardent encore leur neige sur les sommets — la combinaison idéale de journées agréables et de paysages dramatiques. Septembre est tout aussi bien, avec la lumière de la récolte sur le lac et la chaleur estivale qui cède enfin.