Un campement traditionnel de yourtes dans la steppe du Kyzylkoum près de Nourata au crépuscule, les parois de feutre rougeoyant d'ambre de l'intérieur, le plateau désertique et un ciel de coucher de soleil rosé s'étendant derrière
← Ouzbékistan

Nourata

"Les sources coulaient déjà avant la forteresse et elles couleront encore quand les touristes seront partis."

Nourata se trouve au pied des monts Nouratau, là où commence le désert du Kyzylkoum, une position qui la rendit utile à toutes les civilisations qui traversèrent l’Asie centrale : comme source d’eau, comme garnison, comme lieu saint. Alexandre le Grand y bâtit une citadelle en 327 av. J.-C. — les murs en ruine sont encore visibles sur une colline rocheuse au-dessus de la ville. Une mosquée fut plus tard édifiée autour des sources elles-mêmes, considérées comme sacrées depuis l’époque préislamique et qui coulent toujours, claires et froides, toute l’année, alimentant un bassin grouillant de carpes miroir si habituées à être nourries de pain par les pèlerins qu’elles remontent à la surface dans l’attente dès qu’on approche.

C’est un drôle de feuilletage — architecture militaire grecque, hydrologie sacrée islamique, béton de l’ère soviétique au marché — et Nourata le porte sans angoisse particulière.

Les sources et les poissons qui y vivent

Le complexe des sources de Chashma est le centre de la ville à tous les sens du terme : une cour de mosquée bâtie autour d’un bassin alimenté par des sources souterraines dont nul n’a entièrement cartographié l’origine. Les carpes du bassin sont énormes et très vieilles et, par convention, ne doivent subir aucun mal. Elles se déplacent lentement dans l’eau claire, remontant parfois à la surface à l’ombre de l’iwan de bois sculpté de la mosquée quand un visiteur jette du pain.

J’ai acheté un petit paquet de pain non rond à un vendeur à l’entrée et je suis resté longtemps assis au bord du bassin. Les carpes allaient et venaient. Deux femmes en foulard priaient à l’autre extrémité. Un petit garçon essayait de compter les poissons et perdait sans cesse le fil. L’eau faisait contre les pierres un bruit qui était le plus ancien son de tout l’endroit.

La colline de la forteresse et la vue

La citadelle hellénistique sur la colline au-dessus de la ville est en ruine — murs de briques crues érodés et contours de tours — mais la montée vaut le coup rien que pour le panorama : le vert de l’oasis de la ville en contrebas, le Kyzylkoum plat qui commence aussitôt au nord et à l’ouest, la crête des Nouratau au sud. En fin d’après-midi, le désert vire à l’ambre sombre et le minaret de la ville projette une ombre qui pointe exactement vers le nord-est.

Il n’y a aucune interprétation ici. Pas de panneaux en anglais, pas d’audioguide. Les pierres ne sont que des pierres sur une colline où quelque chose fut bâti par quelqu’un il y a très longtemps. Je l’ai d’autant plus apprécié pour cette absence d’explication.

Les campements de yourtes dans la steppe

La raison la plus précise de séjourner à Nourata plutôt que d’y passer est la culture des campements de yourtes dans la steppe du Kyzylkoum, à vingt minutes de la ville. Les familles de la région de Nourata offrent depuis des décennies l’hospitalité dans des yourtes traditionnelles aux voyageurs, et ce qui est proposé aujourd’hui va du rudimentaire (tapis de sol, feu en plein air, cuisine familiale) au modestement confortable (vrais lits, un générateur pour la soirée). L’expérience n’est pas un isolement sauvage — on a conscience d’être un hôte payant, et les rapports sont sans détour — mais la steppe elle-même est authentique, et les nuits dans la steppe ont une densité de ciel que les villes n’ont pas.

J’ai dîné avec la famille qui tenait le campement où je logeais : du plov, puis un bouillon d’agneau aux abricots secs, puis du thé et des fruits secs qui ont duré jusqu’à ce que je sois trop au chaud et trop repu pour rester éveillé. Le père parlait un peu russe, je parlais un peu, et nous avons réussi une quarantaine de minutes de vraie conversation sur l’agriculture, sur d’où je venais, sur ce à quoi ressemble la France, qu’il avait vue dans un documentaire à la télévision.

Quand y aller : de fin mars à mai et de septembre à début novembre. La steppe est la plus froide en hiver mais offre aussi les ciels les plus spectaculaires. La chaleur estivale en plein désert est supportable tôt le matin et le soir, mais les heures de midi près des sources sont alors la meilleure option. Les fleurs sauvages du printemps sur les contreforts des Nouratau apparaissent brièvement en avril et valent qu’on cale son voyage en conséquence si possible.