Crêtes boisées de l'Oural sous un ciel ouvert et immense, taïga sans fin s'étendant jusqu'à l'horizon

Europe

Monts Oural

"J'ai traversé en Asie à pied et je n'ai rien senti changer — et pourtant, tout avait changé."

La première chose qui frappe dans les monts Oural, c’est leur absence de précipitation. Ce ne sont pas les Alpes, ni les Dolomites — aucun drame vertical, aucune silhouette de carte postale. L’Oural est vieux d’une manière qui se voit : des épaules arrondies, polies par des centaines de millions d’années, recouvertes d’une taïga si dense et continue qu’on pourrait marcher des jours entiers sans apercevoir une route. Je suis arrivé depuis Iekaterinbourg en direction du nord, et quelque part sur une piste boueuse de l’oblast de Sverdlovsk, j’ai franchi la frontière entre l’Europe et l’Asie, marquée par un obélisque rouillé que quelques touristes photographient chaque année et que la plupart des habitants ignorent totalement. J’étais seul, l’odeur de résine de pin dans l’air, à essayer de ressentir quelque chose de cosmologique. J’avais surtout faim.

L’Oural du nord — autour du kraï de Perm et de la République des Komis — est un monde à part de la zone industrielle centrale. Les rivières y coulent sombres de tanins, le ciel est immense et souvent menaçant, et les anciennes cultures permiennes ont laissé des traces dans les peintures rupestres de la grotte de Kapova, vieilles de 17 000 ans et presque entièrement ignorées des visiteurs. L’Oural du sud glisse vers la steppe ouralienne près d’Orenbourg, où le miel bachkir se vend sur des étals en bord de route et où la nourriture devient résolument centrasiatique : chak-chak nappé de miel, beshbarmak, saucisse kazy qui sent la steppe après la pluie. C’est l’intérieur de la Russie dans ce qu’il a de plus réel — pas un endroit qui joue son identité pour des visiteurs, mais un endroit qui est simplement lui-même, indifférent à votre présence.

Ce à quoi je revenais sans cesse, c’était le silence. Le silence de l’Oural n’est pas le silence agressif de la haute altitude ou du désert ; c’est le silence patient de la forêt profonde. La réserve naturelle de la Vichéra, dans le kraï de Perm, protège l’un des derniers systèmes fluviaux intacts de Russie, et descendre la Vichéra en rafting à la fin de l’été — quand le niveau baisse, que les bancs de gravier émergent et que les ombres fario montent en soirée — est une de ces expériences qui effacent tout le stress qu’on portait à l’arrivée. Il y a des endroits dans l’Oural où l’on passe trois jours sans réseau, et où le village le plus proche est à deux heures de bateau. Ce n’est pas un inconvénient. C’est précisément l’intérêt.

Quand y aller : De fin juin à début septembre pour la randonnée, le rafting et les fleurs sauvages dans les prairies alpines. De fin mars à avril pour le ski de fond sur des pistes désertes quand la neige est encore ferme et les journées assez longues. Éviter d’octobre à mai sauf si vous êtes vraiment préparé au voyage hivernal — le froid n’est pas hostile, mais il exige préparation et expérience.

Ce que la plupart des guides ratent : Ils traitent l’Oural comme un concept géographique — la ligne entre l’Europe et l’Asie — plutôt que comme une destination. L’obélisque est une curiosité. La rivière Vichéra, les peintures rupestres de Choulgan-Tach, la crête de Taganay au-dessus de Tcheliabinsk, la steppe bachkire en été — voilà les vraies raisons de venir. L’Oural récompense le voyage lent et la tolérance à l’inconfort plus que n’importe quelle chaîne de montagnes que je connaisse. On n’y sera pas à l’aise comme dans les Alpes. On y sera vivant autrement.