Khartoum
"Deux fleuves n'en formant qu'un — je revenais sans cesse le regarder comme s'il risquait de s'arrêter."
La confluence
Toute la logique de Khartoum, c’est la confluence. Le Nil Bleu descend vite des hauts plateaux éthiopiens, charriant un limon qui le teinte d’un véritable brun café au lait. Le Nil Blanc arrive d’Ouganda plus lentement, d’un gris verdâtre plus pâle. Là où ils se rejoignent à la pointe nord de Khartoum, les deux couleurs ne se mélangent pas tout de suite — elles coulent côte à côte sur une portion visible, deux eaux distinctes refusant de n’en faire qu’une sur-le-champ. J’ai pris une petite barque depuis la corniche lors de mon deuxième après-midi et j’ai regardé bouger la ligne qui les séparait. Dans la lumière oblique du soir, on aurait dit qu’elle était peinte.
La plupart des gens ne font que passer par Khartoum, comme une escale en route vers Méroé ou Kassala. C’est compréhensible, et c’est aussi une erreur. La ville récompense quelques jours de marche lente, de thé tantôt affreux tantôt merveilleux, et de conversations qui s’engagent simplement parce que quelqu’un veut savoir d’où vous venez.
Le marché d’Omdurman
Omdurman se trouve juste de l’autre côté du Nil par rapport à Khartoum proprement dite — techniquement une ville séparée, pratiquement indissociable. Son marché est l’un des plus grands du pays et fonctionne selon une logique qu’il m’a fallu presque une matinée pour commencer à comprendre. Il y a des sections pour les épices — cumin, fenugrec, hibiscus pour le thé karkadé —, des sections pour les tissus, pour les bijoux en or portés en élaborés agencements superposés, pour les animaux vivants, pour l’électronique, pour des choses que je n’arrivais pas à identifier. Les odeurs se superposent : café que l’on torréfie, poisson séché venu d’étals plus lointains, le faible diesel d’un générateur quelque part.
J’ai bu du karkadé — ce thé d’hibiscus rouge profond, servi froid et très sucré — à un étal de bois tenu par deux femmes que mes tentatives d’arabe amusaient poliment. Le thé avait le goût d’une fleur acidulée que l’on boirait. J’en ai pris trois tasses.
Le Musée national
Le Soudan a un problème de musée au meilleur sens du terme : il contient tant d’objets extraordinaires que même les conservateurs semblent légèrement dépassés. Le Musée national de Khartoum abrite des façades de temples provenant de sites nubiens submergés par le lac Nasser après la construction du barrage d’Assouan — sauvées et reconstruites ici dans une section extérieure d’une qualité légèrement surréaliste, d’antiques structures de pierre se dressant dans un jardin urbain au soleil. À l’intérieur, la collection d’objets koushites et méroïtiques est sérieuse, correctement étiquetée, et presque totalement délaissée des touristes. J’y ai passé trois heures et en suis ressorti avec le sentiment de n’avoir fait qu’effleurer la surface.
Manger et le rythme des jours
La chaleur organise la vie ici d’une manière que j’ai trouvée clarifiante une fois que j’ai cessé de la combattre. Le milieu de journée n’est pas fait pour bouger. La ville ralentit entre midi environ et seize heures, puis renaît à mesure que la température redescend vers le seulement-chaud. Le soir est le moment où Khartoum se révèle : des familles sur la corniche, des hommes jouant aux dominos devant les échoppes de thé, l’odeur de viande grillée flottant des charrettes des rues.
J’ai mangé du foul — des fèves cuites lentement avec citron, huile et piment — chaque matin au petit-déjeuner, parce qu’il n’y avait aucune raison de m’en priver. Le soir, j’ai trouvé près du Musée national un restaurant qui servait un ragoût d’agneau appelé chorba avec un pain plat encore gonflé sortant du four. Le patron m’a apporté un deuxième bol sans demander.
Khartoum ne joue pas la comédie pour les visiteurs. Elle vaque simplement à ses affaires, ce qui se révèle être une forme d’hospitalité en soi.
Quand y aller : de novembre à février est la seule fenêtre confortable — les températures retombent à 25-30 °C en journée avec des nuits véritablement fraîches autour de 15 °C. Mars commence à devenir féroce. Les mois d’été (mai-septembre) sont d’une chaleur brutale, souvent au-dessus de 40 °C avec des tempêtes de poussière. Le ramadan mérite d’être vécu pour l’atmosphère du soir, mais prévoyez de composer avec des horaires modifiés.