Kismayo
"La plage était trop belle pour toutes les années où elle était restée interdite."
Kismayo occupe une place particulière dans l’imaginaire somalien — une ville disputée tant de fois, par tant de factions, que son nom est devenu synonyme de terrain contesté. Les années écoulées depuis 2012, lorsque la dernière occupation majeure a pris fin, ont permis à la ville de commencer à se reconstituer, et ce qui émerge est quelque chose qu’on ne prédirait pas à partir de l’histoire : une ville portuaire aux plages remarquables, un marché aux poissons qui fonctionne, et une population qui semble très lasse d’être définie par le conflit.
Le delta du Jubba et le paysage côtier
La géographie de Kismayo est son trait le plus frappant. La ville se situe au point où le fleuve Jubba se jette dans l’océan Indien, créant un littoral deltaïque d’un caractère exceptionnellement varié — des plages de sable s’étirant vers le sud, des chenaux fluviaux et des mangroves s’enfonçant dans les terres, et le port occupant l’abri naturel de l’estuaire. La lumière sur l’eau ici est extraordinaire en fin d’après-midi, lorsque les sédiments du fleuve teintent l’océan proche du rivage d’un jade laiteux, avant que le bleu plus pur de la haute mer ne prenne le relais plus au large.
J’ai marché vers le sud le long de la plage depuis le port pendant environ une heure, croisant des bateaux de pêche hissés au-dessus de la ligne de marée, des enfants jouant dans les hauts-fonds, des femmes ramassant des coquillages sur les rochers découverts. La plage est large et véritablement belle — sable blanc fin, eau chaude, et une vacuité qui reflète moins un manque d’intérêt qu’un lent retour à la normale.
Le marché aux poissons : le rituel quotidien de Kismayo
Le marché aux poissons de Kismayo est le cœur battant de l’économie alimentaire locale, et y arriver à l’aube, quand les bateaux rentrent, produit une expérience sensorielle bruyante, mouillée et totale. Du thon en quantités qui obligent l’œil à travailler pour les saisir. Des langoustes empilées en pyramides grossières. Des poissons de récif que je ne saurais nommer en français, encore moins en somali. Acheteurs et vendeurs mènent leurs affaires à un volume et une intensité qui semblent disproportionnés par rapport à la transaction, ce qui est, je crois, simplement la façon dont fonctionnent les marchés aux poissons partout dans le monde.
Ce qui arrive dans les restaurants locaux depuis ce marché est frais d’une manière que le mot ne rend pas pleinement. Du barracuda grillé à la pâte de citron vert et de cumin. De la langouste fendue et cuite sur le charbon jusqu’à ce que la carapace noircisse. Du riz cuit dans un bouillon de poisson, le genre de plat qui vous fait vous demander pourquoi quiconque mange autre chose.
La plage de Liido et la vie de la ville
Au sud du port, la plage de Liido a réémergé comme espace social d’une manière qui paraît significative pour une ville qui a passé tant d’années sous diverses formes de restriction. Les familles se rassemblent les après-midis de week-end, les jeunes hommes jouent au football sur la partie plate près de la ligne d’eau, les vendeurs proposent du maïs grillé et des boissons fraîches depuis des charrettes. Rien de tout cela n’a quoi que ce soit de remarquable, sinon que cela a lieu — ce qui est remarquable précisément parce que ce ne fut pas le cas pendant si longtemps.
Le centre-ville mêle une architecture d’avant-guerre — bâtiments en pierre de corail blanchis à la chaux, aux volets de bois sculptés — et les structures improvisées qui remplacent les bâtiments qui ne survivent pas aux guerres. Les bâtiments anciens sont meilleurs que les nouveaux, esthétiquement, mais le fait même de la nouvelle construction est sa propre forme de réponse.
Considérations pratiques
Kismayo exige une planification soignée et des renseignements de sécurité à jour avant toute visite. L’accès est le plus praticable par les airs, avec des vols irréguliers reliant Mogadiscio. Passez par des opérateurs établis ayant l’expérience du sud de la Somalie, et restez informé de la situation sécuritaire dans le Jubaland, qui peut évoluer.
Quand y aller : de décembre à mars, la météo la plus stable — sèche, chaude mais pas brutale, et un état de la mer plus calme. Les longues pluies (avril-juin) et les courtes pluies (octobre-novembre) affectent toutes deux le sud de la Somalie davantage que le nord. Vérifiez les conditions de sécurité avant toute visite, quelle que soit la saison.