Piazza della Libertà
"Le parlement de la plus ancienne république du monde siège dans un bâtiment qui semble conçu pour vous faire sentir votre propre brièveté."
Il y a un moment, dans chaque voyage vers un lieu qu’on a trop étudié, où la chose qu’on a contemplée en photographie apparaît enfin en trois dimensions, et soit elle se rétrécit dans la banalité, soit elle se dépasse. La Piazza della Libertà s’est dépassée. J’ai débouché d’un coin de la Contrada del Collegio, déjà un peu essoufflé par la montée depuis la porte de la ville, et le Palazzo Pubblico était simplement là : gothique, crénelé, bâti de pierre blanche d’Istrie qui capte la lumière du matin avec une intensité nette et particulière, sa tour-horloge s’élevant au-dessus de la place d’une manière qui parvient à être à la fois monumentale et étonnamment humaine à l’échelle.
La place elle-même n’est pas grande. Vingt secondes pour en parcourir la longueur, peut-être trente pour la traverser en diagonale. Mais la Piazza della Libertà obéit à des principes qui n’ont rien à voir avec la taille : elle est le cœur fonctionnel et symbolique d’un pays qui se gouverne lui-même sans interruption depuis le quatrième siècle, et le Palazzo Pubblico à son extrémité est le lieu où le Grand Conseil général — le parlement, soixante-quinze membres, se réunissant six fois par an — siège encore. Le plus ancien parlement du monde, comme le répètent les panneaux d’information, apparemment incapables de décider s’ils doivent s’émerveiller de leur propre affirmation.

La relève de la garde a lieu à l’entrée de la place deux fois par jour en été, assurée par la Guardia del Consiglio Principe e Sovrano dans leurs uniformes du dix-neuvième siècle, vert et rouge. J’ai assisté à une cérémonie en avril, quand l’horaire était réduit à une fois par jour, à midi, et elle s’est déroulée avec une solennité qui ne paraissait ni expéditive ni théâtrale mais quelque part entre les deux — le sérieux exercé de gens qui savent que la cérémonie est à la fois tradition et représentation et qui ont décidé d’honorer les deux aspects à la fois. La petite foule rassemblée pour regarder s’est dispersée aussitôt après, révélant la place telle qu’elle est la majeure partie de la journée : un endroit où les gens s’arrêtent, regardent le palais, prennent des photos et s’assoient sur le socle de la statue de la Liberté.
La statue elle-même — une figure de marbre représentant la Liberté, tenant une épée et un parchemin — se dresse au centre de la place sur un piédestal bas contre lequel les visiteurs s’appuient inévitablement en mangeant leur gelato. Elle a été installée en 1876 et accomplit son devoir civique sur la place depuis lors, fournissant de l’échelle, fournissant du symbole, fournissant un endroit commode où s’asseoir. Ça m’a plu. Les monuments qu’on utilise comme mobilier ont gagné leur place dans la ville.

Le soir, une fois les groupes touristiques repliés dans leurs cars, la place changeait entièrement de ton. Les familles du coin sortaient, les enfants couraient autour de la statue, un couple assis sur les marches du palais mangeait des piadine dans du papier. Les projecteurs s’allumaient et la pierre du palais virait au chaud, à l’ambre. C’est l’un des plus beaux espaces publics d’Europe, non parce qu’il est grandiose, mais parce qu’il est réellement utilisé.
Quand y aller : Tôt le matin, avant dix heures, pour la lumière la plus pure et le moins de monde. La relève de la garde en été a lieu deux fois par jour et vaut qu’on cale sa visite dessus si la curiosité vous prend, même si elle ne dure que quelques minutes. Le soir, de sept à neuf heures en été, est le moment où la place a l’énergie locale la plus authentique.