Lac Kayangan de Coron
"L'eau, c'est dix mètres de doux sur du salé. Les deux sont limpides."
La banca jette l’ancre au large d’un ruban de sable blanc au pied de la face ouest de l’île de Coron. Depuis l’eau, la falaise n’est que de la roche — grêlée et grise, qui sent le sel et quelque chose de plus ancien, de minéral, comme l’intérieur d’une grotte. Aucun lac n’est visible. Il faut grimper pour le trouver.
La Montée, la Fissure
Le chemin depuis la plage est une succession de marches en bois taillé, peut-être deux cents, assez raides pour que Lia s’arrête deux fois et que je fasse semblant de ne pas le remarquer. Au sommet, le belvédère sur la baie de Coron s’ouvre vers le sud en direction de Busuanga, l’eau passant du vert au bleu profond en bandes qu’on pourrait tracer au compas. Mais la raison pour laquelle on monte n’est pas la vue vers l’extérieur. C’est la vue vers le bas — et vers l’intérieur. Une fissure étroite fend le calcaire au col, à peine la largeur d’une épaule par endroits, et de l’autre côté la lumière change entièrement. Le ciel rétrécit, les parois se referment, hautes et en surplomb, couvertes de racines de figuiers et de capillaires. Puis on redescend, et le lac Kayangan est là, à l’intérieur de la montagne, comme si la falaise l’avait simplement avalé.
Dix Mètres de Deux Mondes
C’est l’eau qui vous arrête net. Elle est d’une clarté authentique, déstabilisante — pas la clarté modeste d’un lac alpin propre, mais quelque chose qui fausse les distances, qui fait paraître le fond plus proche qu’il n’est, jusqu’au moment où l’on est déjà dedans, en train de couler à travers la couche douce, au-delà d’elle, dans la halocline, puis dans le sel froid en dessous. La thermocline se trouve à une dizaine de mètres. Je l’ai trouvée en apnée et je suis remonté le raconter à Lia d’une traite. Elle m’a regardé avec scepticisme. Elle est descendue à son tour et est remontée sans rien dire pendant un moment, juste à réajuster ses lunettes. Puis : « C’est comme deux planètes différentes empilées l’une sur l’autre. » Voilà la surprise qu’aucune photographie ne prépare — non pas la beauté visuelle, mais la sensation de traverser une membrane invisible entre deux masses d’eau qui coexistent dans ce lagon depuis plus longtemps qu’aucun des bateaux ancrés à l’extérieur.
Des formations rocheuses immergées bordent les rives du lac, certaines visibles depuis la surface comme des formes sombres dans l’eau pâle. De temps à autre, un poisson traverse la halocline sans paraître s’en soucier. Les parois au-dessus sont silencieuses, hormis le vent et, les matins de forte affluence, le bruit lointain d’autres bancas qui débarquent leurs passagers.
Comment y Aller
Le lac Kayangan est inclus dans presque tous les circuits d’island-hopping au départ de la jetée principale de Coron. La location privée est simple et vaut le coût si l’on veut arriver avant la ruée de milieu de matinée des grands voiliers. Le lac est protégé — ni crème solaire, ni palmes — et les règles sont appliquées par les bangkeros qui accompagnent chaque embarcation.
Quand y aller : De novembre à mai, quand le couloir de Palawan reste sec et que la visibilité de l’eau à Kayangan atteint son maximum. De juin à octobre, la houle rend la traversée depuis Coron inconfortable, voire impossible par moments.