Amériques
Île de Marajó
"Je suis venu pour les buffles et je suis reparti humilié par tout ce que l'île me restait à comprendre."
Le ferry depuis Belém prend quatre heures. On quitte une ville portuaire chaotique de deux millions d’habitants pour arriver quelque part qui ressemble à la planète avant qu’elle ne décide de s’organiser. Marajó a la taille de la Suisse — elle se trouve à l’embouchure de l’Amazone, là où le fleuve est si large qu’on ne voit pas l’autre rive — et presque rien en elle ne ressemble à aucune île que j’aie visitée. L’eau est brune, l’horizon est plat, et à certaines périodes de l’année, la moitié de l’île disparaît littéralement sous les eaux. Les buffles d’eau qu’on vous avait promis sont partout : ils traversent les routes, stationnent dans des champs inondés jusqu’à la poitrine, sont montés par des vaqueiros coiffés de larges chapeaux comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Ici, ça l’est.
J’ai séjourné à Soure, la principale ville de l’île, dans une pousada tenue par une famille installée sur Marajó depuis quatre générations. Le petit-déjeuner était du filhote — un grand poisson du fleuve Amazone — grillé et servi avec de l’açaí qui n’avait rien à voir avec la version congelée et sucrée que j’avais goûtée partout ailleurs. Ici, il était savoureux, presque terreux, mangé avec de la farinha. Le fromage local, le queijo marajoara, est fabriqué avec du lait de bufflonne et se vend à chaque coin de rue : légèrement salé, dense, sans rien en commun avec une fromagerie française, mais profondément satisfaisant dégusté avec de la confiture de cupuaçu un matin sans hâte. En fin d’après-midi, j’ai engagé un guide pour longer le bord de l’île là où la savane s’inonde, et nous avons regardé des centaines d’ibis rouges descendre dans la mangrove au crépuscule — une couleur si violente contre le ciel gris qu’elle semblait retouchée numériquement. Elle ne l’était pas.
La culture archéologique marajoara a laissé ici des céramiques vieilles de près de trois mille ans — complexes, géométriques, d’une sophistication technique remarquable. Le Museu do Marajó à Cachoeira do Arari abrite une collection qui mériterait un musée de rang mondial, et presque personne ne la visite. Cette asymétrie — profondeur culturelle immense, invisibilité internationale quasi totale — décrit l’île à la perfection.
Quand y aller : De juin à novembre, c’est la saison sèche — les savanes sont accessibles, la faune se concentre autour des points d’eau restants, et les traversées de buffles sont à leur plus spectaculaire. De décembre à mai arrivent les inondations, qui transforment l’île en quelque chose d’encore plus étrange et beau, mais plus difficile à parcourir sans un guide local et une embarcation.
Ce que la plupart des guides ratent : Ils vendent Marajó comme une excursion pittoresque d’une journée depuis Belém — « voir les buffles, goûter le fromage, rentrer ». Ce cadrage passe à côté de l’essentiel. L’île récompense au moins trois ou quatre nuits, idéalement avec un guide qui connaît l’intérieur. L’archéologie seule vaut le détour. Le dortoir d’ibis rouges au crépuscule sur la côte est est l’un des plus grands spectacles animaliers que j’aie vu nulle part au monde, et je ne l’ai jamais vu mentionné dans un seul article de voyage.