Quartier Français
"Le Quartier m'a trouvé à 2h du matin lors de ma première nuit, alors que j'avais juré de me coucher tôt."
Le Quartier Français m’a trouvé à 2h du matin lors de ma première nuit, alors que j’avais juré de me coucher tôt. Je rentrais d’un dîner quand une trompette a flotté depuis Frenchmen Street — pas Bourbon Street, Frenchmen, là où la musique vit vraiment — et l’instant d’après il était quatre heures du matin et je mangeais un beignet au Café Du Monde avec du sucre glace sur ma chemise et nulle part où aller. Le Quartier sent le crottin de cheval, les cocktails ouragan et la pâte qui frit, et d’une façon ou d’une autre la combinaison n’est pas désagréable. Il est dense en sensations d’une manière qui demande une adaptation, comme sortir d’une pièce sombre dans une lumière très vive.
L’architecture m’arrête à chaque fois. Ces balcons en fer forgé emmêlés de jasmin et de fougères, les maisons créoles dont les façades ne révèlent rien mais dont les cours intérieures s’ouvrent sur des fontaines, des bananiers et un silence vert et privé qui ressemble à un secret que la ville se garde pour elle-même. Les bâtiments sont peints en ocre et moutarde et ce turquoise caribéen particulier qu’on ne retrouve jamais ensuite sur un nuancier de peinture. Jackson Square ancre le quartier avec sa cathédrale et son Andrew Jackson en bronze figé dans son salut, les diseuses de bonne aventure étalant leurs cartes de tarot sur des tables pliantes à l’ombre de la cathédrale Saint-Louis.

La nourriture ici est du genre qui s’installe en vous. Un bol de soupe à la tortue chez Antoine’s, où le serveur se déplace avec une formalité qui n’a pas changé depuis des décennies. Une muffuletta à la Central Grocery — ce pain rond et dense aux graines de sésame fourré de salami, de jambon, de mortadelle et de salade d’olives, si lourd qu’on en mange la moitié et qu’on emporte le reste. Des huîtres chez Casamento’s, sol carrelé, comptoir en marbre, le genre d’endroit qui ferme en été parce que les propriétaires en ont envie et c’est tout. Le Quartier tourne à l’appétit sous toutes ses formes.
Les après-midis sur Royal Street appartiennent aux antiquaires et aux galeries d’art, où on peut perdre une heure à examiner des chandeliers en argent des années 1840 ou une peinture d’un chef indien Mardi Gras noir en plumage complet. Les antiquaires ne sont pas pressants — ils sont ici depuis trop longtemps pour ça. Il y a une qualité particulière du temps dans le Quartier, pas lente exactement mais différente, comme si les horloges avaient décidé il y a des siècles de tourner à leur propre rythme et n’avaient jamais trouvé de raison d’y réfléchir à nouveau.

Quand y aller : D’octobre à décembre, quand l’humidité se relâche et que l’afflux touristique du Jazz Fest et du Mardi Gras est passé. Décembre apporte une certaine beauté mélancolique — moins de foule, une lumière plus douce, et ce curieux instinct de décoration de Noël de la Nouvelle-Orléans qui met de la mousse espagnole dans les couronnes et des alligators dans les crèches.