Flores est l’île qui a changé l’idée que je me faisais de l’Indonésie. Après l’infrastructure touristique bien huilée de Bali et la relative facilité de Java, arriver à Flores donnait l’impression de sortir de la carte. La Trans-Flores Highway — nom ronflant pour ce qui est essentiellement une route étroite et sinueuse taillée à flanc de montagne volcanique — prend deux à trois jours d’un bout à l’autre, et chaque heure apporte un paysage si différent du précédent qu’on finit par ne plus faire confiance à son propre sens de la géographie. Des sommets volcaniques enveloppés de forêt nuageuse cèdent la place à une savane sèche, qui cède la place à des rizières en terrasses accrochées à des pentes impossibles, qui cèdent la place à un littoral si reculé que les villages de pêcheurs semblent genuinement épargnés par le XXIe siècle.
Le joyau de l’île, c’est le Kelimutu, un volcan proche de la ville de Moni dont le sommet abrite trois lacs de cratère qui changent de couleur indépendamment les uns des autres — turquoise, émeraude, noir, rouille — selon les concentrations minérales et les états d’oxydation que les géologues peuvent expliquer mais que les Lio de la région comprennent tout autrement. Ils croient que ces lacs abritent les âmes des morts : les jeunes dans l’un, les vieux dans un autre, les méchants dans le troisième. Arrivez à l’aube. La montée commence à 4h du matin dans l’obscurité, et quand le soleil se lève au-dessus du bord du cratère et que les lacs révèlent leurs couleurs, on comprend pourquoi cet endroit est sacré depuis des siècles.

Les villages traditionnels de Flores comptent parmi les mieux préservés d’Indonésie. Bena, près de Bajawa, est construit sur un versant volcanique avec des mégalithes en pierre en son centre et des maisons au toit de chaume disposées en deux rangées se faisant face. Les Ngada qui y vivent maintiennent une tradition animiste superposée au catholicisme — Flores est majoritairement catholique, héritage portugais — et la vie cérémonielle du village est riche et visible. Wae Rebo, un village plus reculé accessible seulement par trois heures de trek dans la jungle, est un ensemble de maisons en forme de cône devenu un modèle de tourisme durable bien pensé. On dort dans la longhouse commune, on mange avec les villageois, et on se réveille avec des nuages qui dérivent dans la vallée en contrebas.

Labuan Bajo, à l’extrémité occidentale, est devenu la porte d’entrée du parc national de Komodo et grandit vite — trop vite, diront certains. Mais la ville conserve un charme brut, et les couchers de soleil depuis les restaurants perchés sur la colline surplombant le port, avec les silhouettes des îles de Komodo qui s’assombrissent dans le ciel, sont de ceux qu’on photographie en sachant que l’image ne rendra jamais ce qu’on a ressenti.
Quand y aller : D’avril à novembre. Le lever du soleil sur le Kelimutu est meilleur en saison sèche, quand la couverture nuageuse est moins probable. La route Trans-Flores devient difficile sous les pluies intenses — prévoyez en conséquence et emportez de la patience.