Il y a des villages qui refusent d’être trouvés, et Cucugnan en est un. La D14 qui sort de Duilhac traverse une garrigue si dense de romarin et de genêt que l’air s’épaissit avant même que le moulin n’apparaisse — une voile blanche tournant lentement sur la crête, indifférente à ce qu’on la remarque ou non.
Nous sommes arrivés un jeudi de fin octobre, Lia ayant repéré le village dans une note de bas de page sur le pays cathare plutôt que dans un guide digne de ce nom. C’est généralement ainsi que nous trouvons les endroits qui méritent d’être gardés.
Le Moulin et le Sermon
Le Moulin d’Omer se dresse au-dessus du village sur un éperon de calcaire nu, restauré dans les années 1990 après plus d’un siècle d’abandon. À l’intérieur, une version enregistrée du Sermon de M. Martin d’Alphonse Daudet tourne en boucle — le curé de Cucugnan cataloguant son troupeau absent, village par village, au purgatoire et en enfer. Daudet l’avait tiré d’un conte populaire entendu en Provence et l’avait situé ici, dans ce précis nulle part. Le paradoxe, c’est que personne à Cucugnan ne l’a vraiment lu. Le village compte une quatre-vingtaine d’habitants. La plupart ont sans doute entendu l’enregistrement plus de fois qu’ils ne sauraient le compter.
La vue depuis la terrasse du moulin vous détourne de la littérature pour un moment. Les Corbières s’ouvrent vers le sud en terrasses de schiste et de calcaire, des vignes couleur de fer rouillé en automne, le lointain profil du Canigou flottant au-dessus de la brume les matins clairs. Aucun panneau, aucune signalétique de belvédère. Juste le vent et le mécanisme qui grince.
Pierre, Vin et la Rue Qui Ne Mène Nulle Part
Le village lui-même forme une boucle unique — grosso modo la Rue de l’Église et quelques ruelles sans nom qui se terminent contre des murs de jardins. L’église Saint-Julien-et-Sainte-Basilisse date du XIIe siècle et ouvre à des horaires irréguliers. Nous l’avons trouvée déverrouillée un matin, l’intérieur frais et dépouillé, sentant la vieille pierre et la cire de bougie dans des proportions qui semblaient exactement justes.
La découverte inattendue est venue à la coopérative, la Cave de Cucugnan, juste à la sortie de la route principale. Je m’attendais à l’habituel dispositif pour touristes. Ce que j’ai trouvé à la place, c’est un comptoir tenu par un homme qui voulait parler de terroir pendant quarante-cinq minutes. Il a ouvert un Corbières-Boutenac sans qu’on le lui demande, un 2019 aux tanins comme des lits de rivières asséchés, et nous l’a facturé moins cher que ce que j’aurais payé une carafe à Carcassonne. Lia a acheté trois bouteilles et les a rapportées à la voiture enveloppées dans sa veste.
Ce soir-là, nous avons mangé un cassoulet à l’unique café, à une table dehors tandis que la lumière quittait le moulin et que le village se laissait aller à quelque chose entre le calme et le silence.
Quand y aller : De fin septembre à début novembre, quand les vendanges s’achèvent et que la lumière des Corbières devient ambre et horizontale. Le plein été amène la chaleur et les cars de touristes depuis Quéribus — ni l’un ni l’autre ne convient au village.