Nous sommes arrivés à Conques par la mauvaise route — la D901 par le nord, qui vous dépose dans le village par le haut plutôt que de le laisser se révéler par en bas. Cet accident de navigation s’est avéré être la meilleure chose qui nous soit arrivée de la journée. En prenant un virage en épingle dans la gorge, le village entier est apparu d’un coup en contrebas : un amas de toits en grès ambré convergeant vers l’abbatiale Sainte-Foy, ses deux tours carrées captant la lumière de fin d’après-midi comme quelque chose d’éclairé de l’intérieur. Lia m’a agrippé le bras avant que j’aie eu le temps de freiner correctement.
La pierre qui brille
Le grès de Conques — le grès local — fait quelque chose de singulier au crépuscule. Il ne réfléchit pas tant la lumière qu’il ne la retient. Chaque façade de la rue Charlemagne, l’artère principale qui traverse le village, prend dans l’heure précédant le coucher du soleil une chaleur qui vous rend légèrement ivre si vous n’y prenez pas garde. Nous avons parcouru cette rue quatre fois en deux jours, pour aucune autre raison que d’observer ce que la lumière lui faisait. Les poutres débordant des étages supérieurs, les enseignes en fer forgé, les marches de pierre usée descendant vers la halle couverte — tout cela captait la lumière et l’adoucissait.
Le tympan du portail occidental de l’abbaye m’a arrêté net la première fois que je me suis planté devant lui. Taillé au XIIe siècle et conservant encore des traces de sa polychromie d’origine, il représente le Jugement dernier avec une précision qui touche au personnel — les élus s’élevant vers un paradis stylisé à gauche, les damnés basculant dans un enfer en forme de gueule à droite, où un démon de pierre préside un chaos de corps tordus. Le sculpteur a donné des expressions aux pécheurs. Ils ont l’air surpris, ce qui semble assez juste.
Ce que mangent les pèlerins
Le GR65 — la principale route française du Camino de Santiago — passe par Conques, ce qui signifie que le village nourrit des pèlerins depuis environ neuf siècles. La cuisine en porte la marque : elle est simple, dense, restauratrice. L’aligot, la spécialité de l’Aveyron — une purée de pommes de terre étirée en nappes élastiques avec de la tome fraîche — figurait sur le menu de presque chaque restaurant. Je l’ai commandé le premier soir dans un endroit au sol de pierre près de l’abbaye, où le patron le servait directement depuis la casserole en longs rubans dramatiques. Ce n’est pas un plat subtil. C’est exactement ce dont on a besoin après avoir marché dans la gorge.
La surprise est venue dans une petite épicerie de la ruelle du haut, près des remparts, qui ne vendait rien de remarquable jusqu’au moment où le patron, remarquant mon intérêt pour le comptoir à fromages, a sorti une roue de pérail — un fromage à pâte molle de lait de brebis du causse voisin — qu’il affinait depuis trois semaines de plus que l’indication portée sur l’étiquette. Il avait le goût d’un beurre qu’on aurait laissé une après-midi dans un pré. Nous en avons acheté deux et les avons mangés avec du pain sur le muret de pierre dominant la vallée de l’Ouche, la lumière virant à l’ambre puis au cuivre, les cloches de l’abbaye sonnant les quarts d’heure.
En dessous du village
La plupart des visiteurs s’arrêtent à l’abbaye et rebroussent chemin. Le sentier qui descend dans les gorges du Dourdou de Conques, juste sous le village, vaut la descente et la remontée en sueur. La rivière coule assez claire pour en voir le fond, et à la mi-septembre — quand nous y étions — il faisait assez chaud pour patauger jusqu’au genou. Le chemin de descente est balisé depuis la place du Château ; il faut vingt minutes sur des lacets taillés dans le schiste. En bas, à regarder les maisons empilées contre la pente, Conques avait exactement l’allure de ce qu’elle est : une lanterne médiévale accrochée dans la gorge, qui attend d’être trouvée.
Quand y aller : Fin mai pour les matinées fraîches et les châtaigniers en feuilles, avec presque personne. Mi-septembre pour des sentiers secs, des soirées douces, et les vendanges sur le causse juste à l’est.