Leticia se trouve à la pointe la plus méridionale de la Colombie, là où le pays rencontre le Brésil et le Pérou au bord du fleuve Amazone, et arriver ici donne le sentiment de tomber du bord de la carte. On arrive en avion depuis Bogota — il n’y a pas de routes — et l’avion descend au-dessus d’un tapis de verdure ininterrompu qui s’étend à tous les horizons, le fleuve s’y faufilant, argenté, immense et indifférent aux frontières nationales tracées en travers. On peut marcher de la Colombie à la ville brésilienne de Tabatinga sans un seul tampon de passeport, acheter un ceviche péruvien pour le déjeuner et des empanadas colombiennes pour le dîner, et prendre un bateau jusqu’au village de Santa Rosa côté péruvien pour une bière au coucher du soleil. Les frontières ici sont des fictions juridiques que la jungle et le fleuve n’ont jamais reconnues.

La ville en elle-même est petite et quelconque — une grille de bâtiments bas, un marché vendant du poisson de rivière et des fruits tropicaux, une poignée d’auberges et de tour-opérateurs. Mais c’est le point de départ de l’une des régions les plus riches en biodiversité sur Terre, et les excursions de plusieurs jours dans la jungle environnante sont sans équivalent ailleurs en Colombie. J’ai passé quatre jours sur un bateau et dans un lodge au bord du fleuve, et l’inventaire des rencontres se lit comme un documentaire animalier condensé en un long week-end : des dauphins roses de rivière faisant surface à l’aube, leurs corps d’un rose improbable brisant les eaux brunes en arcs lents. Des caïmans repérés à la lampe torche lors d’une sortie nocturne en pirogue, leurs yeux rougeoyant dans le faisceau. La pêche au piranha avec un bâton, un fil et de la viande crue — j’en ai attrapé trois et j’en étais absurdement fier. Des singes hurleurs dont le chœur matinal secouait la canopée comme une tempête approchante.
Les communautés indigènes — Tikuna, Yagua, Huitoto — ne sont pas des pièces de musée. Ce sont des cultures vivantes avec leurs propres langues, leur gouvernance et leur rapport à la forêt qui fait paraître le concept occidental de « nature » comme une erreur de catégorie. Un ancien Tikuna nommé Don Lázaro m’a montré comment identifier les plantes médicinales le long d’un sentier, nommant chacune en tikuna et expliquant son usage avec une précision qui impressionnerait un pharmacologue. Le parc national d’Amacayacu et l’Isla de los Micos offrent des rencontres avec la faune plus accessibles pour ceux qui manquent de temps, mais les expéditions profondes dans la jungle — trois, quatre, cinq jours — sont le moment où l’Amazonie se révèle comme quelque chose au-delà du paysage. C’est un système, un réseau, une intelligence d’interconnexion qui vous fait sentir simultanément minuscule et partie prenante de quelque chose d’immense.

La chaleur et l’humidité sont implacables — le genre qui trempe votre chemise en quelques minutes et ne relâche jamais, pas même la nuit. On apprend à cesser de lutter. On apprend à bouger lentement, à boire constamment, à comprendre pourquoi les hamacs existent. La nourriture, c’est du poisson de rivière sous toutes ses formes — gamitana, pirarucú, dorado — grillé, frit, enveloppé dans des feuilles, servi avec du riz et de la farofa empruntée au côté brésilien. Les fruits sont extraordinaires : copoazú, camu-camu, arazá — des saveurs sans équivalent européen, acidulées et sucrées et étranges de la plus belle façon.

Quand y aller : De juillet à octobre pour les niveaux d’eau bas et un accès plus facile aux sentiers. De décembre à mai, c’est la saison des crues — la navigation fluviale est plus aisée mais certains sentiers sont submergés.