Mafia Island
"L'île que le tourisme a oubliée, et les requins baleines lui en sont reconnaissants."
Arriver à l’île de Mafia, c’est reculer dans le temps et se décaler latéralement hors de la carte. Le petit avion à hélices depuis Dar es Salaam survole un patchwork de chenaux de mangroves et d’eaux turquoise avant de se poser sur une piste bordée de cocotiers, et dès l’instant où l’on pose le pied sur le tarmac — si tant est qu’on puisse appeler ça ainsi — on comprend que ce n’est pas Zanzibar. Pas de tours de resort, pas de rabatteurs de boîtes de nuit, pas de paquebots mouillant au large. L’île de Mafia est ce qu’était toute la côte swahilie avant que le monde ne la découvre, et l’île porte son obscurité comme un insigne de discret orgueil.
Sous la surface, cependant, Mafia n’a rien de discret. Le Parc marin de l’île de Mafia couvre 822 kilomètres carrés de ce qui est l’un des écosystèmes récifaux les plus sains de l’océan Indien occidental. Plus de 400 espèces de poissons patrouillent des jardins de coraux branchus, cérébraux et tabulaires qui ont échappé aux blanchissements qui ravagent les récifs ailleurs dans le monde. Des tortues imbriquées et des tortues vertes glissent dans les chenaux. Les pieuvres pulsent le long du mur récifal. Des nudibranches aux couleurs improbables — bleu électrique, orange cadmium, violet néon — progressent sur le substrat comme des bijoux vivants. Pour les plongeurs, ce n’est pas un lot de consolation. C’est la destination.
Et puis il y a les requins baleines. D’octobre à mars, les eaux riches en plancton du chenal entre Mafia et le continent attirent des rassemblements du plus grand poisson du monde — de doux géants tachetés qui peuvent atteindre douze mètres de long. Nager à côté de l’un d’eux est une expérience qui met le langage en déroute. L’animal se matérialise depuis le bleu comme une constellation en déplacement lent, la gueule grande ouverte, son corps parsemé d’un motif aussi unique qu’une empreinte digitale, et pendant quelques minutes haletantes on partage l’océan avec quelque chose de si grand et de si indifférent à notre présence que la rencontre ressemble moins à une observation faunique qu’à une apparition.

Hors de l’eau, Mafia vit au rythme que dictent les marées et les bateaux de pêche. La poignée de lodges éparpillés le long du rivage sont de petites structures à vocation communautaire — certaines fonctionnant entièrement à l’énergie solaire, la plupart employant du personnel local qui a grandi à lancer des filets depuis des boutres. Les plages ne sont pas entretenues. Elles sont sauvages, bordées de palmiers et réellement vides, le sable seulement foulé par les crabes fantômes et l’occasional pêcheur qui remonte sa prise au-dessus de la laisse de mer. Ce n’est pas le luxe dans son acception policée. C’est le luxe au sens premier du terme : l’extravagance de l’espace, du silence et du temps qui n’appartient à l’agenda de personne.
Une courte traversée en bateau de l’autre côté de la baie mène à l’île de Chole, où les ruines atmosphériques d’un comptoir commercial du XIXe siècle sont lentement dévorées par les racines de baobabs et des ficus étrangleurs. Des murs écroulés de corail-rag émergent des broussailles, leurs embrasures n’encadrant rien que du vert. Une ancienne mosquée se dresse sans toit, son mihrab encore visible sous un baldaquin de lianes. Les ruines parlent d’une époque où Mafia était un carrefour du commerce de l’océan Indien — des boutres transportant de l’ivoire, du copal et des personnes réduites en esclavage sillonnaient ces eaux — et s’y promener a un poids que la tranquillité présente de l’île ne parvient pas entièrement à dissiper.
Le snorkeling dans la baie de Chole ne nécessite ni bateau ni certification. Le corail en bonne santé commence dans une eau à hauteur de taille à quelques mètres à peine du rivage, et en quelques minutes on flotte au-dessus d’un récif grouillant de poissons perroquets, de poissons-anges et de murènes guettant depuis leurs anfractuosités. C’est le genre de snorkeling qui transforme les nageurs occasionnels en passionnés du monde marin, et il est accessible chaque jour, à n’importe quelle heure que la marée le permet, pour le simple prix d’un masque.
Quand y aller : D’octobre à mars pour la saison des requins baleines et les mers les plus calmes. De juin à octobre le temps est sec mais la mer est plus agitée et la visibilité réduite. L’île reste préservée de la foule en toute saison.
