Séville est une ville qui vit dans les sens. Le parfum de la fleur d’oranger au printemps, si épais qu’il te suit dans chaque rue comme un second compagnon. Le son des palmas — ces claquements de mains rythmés — qui s’échappent d’un tablao de flamenco à Triana à onze heures du soir. La vue des azulejos de l’Alcázar qui captent la lumière de l’après-midi en motifs qui semblent se déplacer et respirer avec une beauté mathématique que les Maures comprenaient il y a huit siècles et que les architectes contemporains s’efforcent encore de décrypter. Tout ici est légèrement trop, légèrement trop beau, légèrement trop intense — et c’est précisément le propos. Séville ne croit pas à la retenue. Elle croit en vivre à plein volume.
La Cathédrale et l’Alcázar
La cathédrale est la plus grande église gothique du monde — un fait qui sonne comme une statistique de guide touristique jusqu’à ce qu’on se retrouve à l’intérieur et qu’on sente l’échelle peser sur soi. Le tombeau de Christophe Colomb est suspendu au-dessus de la nef, porté par quatre rois de bronze. La tour Giralda — à l’origine un minaret almohade, reconvertie après la Reconquête, sa rampe assez large pour qu’un homme à cheval puisse monter jusqu’au sommet — offre une vue sur le paysage de toits-terrasses de la ville, une mer de terre cuite et de blanc trouée de clochers et du miroitement du Guadalquivir.

Le Real Alcázar voisin est là où mon cœur s’attarde. Un palais bâti par des rois chrétiens faisant appel à des artisans maures, c’est un chef-d’œuvre stratifié d’architecture mudéjar — carreaux en bleu, vert et or, plafonds en bois sculpté, jardins où des paons se pavanent entre les fontaines et le parfum du jasmin est si puissant qu’on le porte sur ses vêtements pendant des heures. La Salle des Ambassadeurs seule, avec sa coupole en cèdre d’étoiles entrelacées, justifie le voyage. Les jardins sont ceux où Game of Thrones a tourné ses séquences de Dorne, et la ressemblance avec le paradis n’est pas fortuite — ces jardins ont été conçus par des gens qui ont pris la description coranique du ciel et ont tenté de le construire sur terre.
Triana et les quartiers
Triana, de l’autre côté du fleuve, est l’âme de Séville. Historiquement le quartier des potiers, des marins, des toreros et des artistes flamencos, il conserve une fierté ouvrière que le centre gentrificé a perdue. Les ateliers de céramique de la Calle Alfarería produisent encore les carreaux peints qui décorent la moitié de la ville. Le Mercado de Triana, construit sur les ruines du château de l’Inquisition, vend des produits d’une fraîcheur telle que les tomates sont encore tièdes du champ. Le soir, les bars de la Calle Betis font face au fleuve et à la Torre del Oro illuminée, et le reflet sur l’eau transforme la scène entière en quelque chose qu’un peintre du dix-neuvième siècle aurait composé s’il avait été suffisamment doué.

Santa Cruz, le vieux quartier juif, est un labyrinthe de ruelles fleuries si étroites qu’on peut toucher les deux murs les bras tendus. L’Alameda de Hércules, autrefois mal famée et désormais au cœur de la vie nocturne sévillane, est l’endroit où la soirée commence à minuit et où les terrasses restent pleines jusqu’au retour de la lumière. Je m’y suis assis une fois, à trois heures du matin un mardi, à regarder un groupe d’étudiants entamer spontanément du flamenco sur le trottoir — palmas, chant, une fille qui dansait avec une précision et une fureur qui trahissaient des années de pratique déguisées en impulsion. Personne ne s’est arrêté pour regarder. À Séville, c’est simplement ce qui se passe.
La Semana Santa et la Feria
Si vous pouvez programmer votre visite pendant la Semana Santa — la Semaine Sainte, la semaine avant Pâques — vous serez témoins de l’un des spectacles les plus extraordinaires d’Europe. Des pénitents encapuchonnés portent d’imposants pasos, ces chars dorés chargés de statues de la Vierge et du Christ, à travers les rues dans des processions qui durent de l’après-midi jusqu’à l’aube. L’atmosphère n’est pas solennelle mais électrique — des saetas, ces lamentations de flamenco improvisées, retentissent depuis les balcons au passage des chars, et la ville vibre d’une dévotion qui est à parts égales sacrée et théâtrale. Deux semaines plus tard, la Feria de Abril renverse complètement l’ambiance — une semaine de danse, de xérès et de calèches dans une ville éphémère de tentes rayées où tout Séville s’habille en tenue de flamenco et célèbre le fait d’être en vie avec un engagement qui donne l’impression que toutes les autres fêtes sont des répétitions.
Quand y aller : De mars à mai pour la Semana Santa et la Feria de Abril, et pour des températures qui permettent de marcher sans souffrir. Octobre est doré et tranquille. Évitez absolument juillet et août — Séville dépasse régulièrement les quarante degrés Celsius et la ville se vide, hormis les touristes et les pigeons qui les plaignent.