Majorque a passé des décennies à se défaire de sa réputation d’île à forfaits touristiques, et elle y est largement parvenue — à condition de savoir où chercher. La côte sud appartient toujours aux complexes hôteliers et aux voyageurs en tout inclus, et Magaluf reste Magaluf, une mise en garde faite de néon et de coups de soleil. Mais il suffit de vingt minutes en voiture vers l’intérieur, ou de remonter vers le nord-ouest le long de la côte, pour que l’île se métamorphose en quelque chose qui a retenu Chopin tout un hiver, qui a poussé Robert Graves à y construire une maison dont il ne repartit jamais, qui fait que tous ceux qui découvrent la vraie Majorque se demandent comment un endroit aussi beau a pu se cacher derrière une réputation aussi médiocre.
La Serra de Tramuntana
La Serra de Tramuntana — une chaîne de montagnes classée au patrimoine mondial de l’UNESCO qui longe la côte nord-ouest — est l’un des paysages les plus spectaculaires de la Méditerranée. La route de Sóller à Sa Calobra est une succession de lacets taillés dans des falaises calcaires qui plongent verticalement vers une mer si bleue qu’elle s’enregistre comme une émotion plutôt qu’une couleur. Je l’ai conduite vitre ouverte, le parfum du romarin sauvage entrant par vagues, et à chaque virage le paysage changeait — des terrasses d’oliviers en contrebas, un monastère perché sur une crête au-dessus, un éclair de turquoise dans une crique lointaine qui semblait comme si quelqu’un avait versé de la peinture dans un bol de pierre.

Deià est le village que Graves a rendu célèbre — un amas de maisons en pierre couleur miel qui dégringolent sur une colline jusqu’à une crique rocheuse, l’ensemble si pictural que chaque maison semble livrée avec un chevalet. Valldemossa, où Chopin a passé un hiver miserable avec George Sand en composant certains de ses plus beaux préludes, abrite un monastère chartreux dont on peut visiter les cellules, avec un jardin de plantes médicinales qui sent la lavande et la verveine citronnée. Fornalutx, régulièrement désigné comme le plus beau village d’Espagne, est niché dans une vallée d’orangers au-dessus de Sóller et mérite ce titre sans effort apparent.
Les Criques et la Côte Est
Loin des complexes de la côte sud, les criques de l’est de Majorque offrent une eau si transparente qu’on peut compter les galets au fond à dix mètres de profondeur. Caló des Moro est une petite anse entre des falaises calcaires qui ressemble à une piscine naturelle — il faut arriver tôt, car à midi le chemin qui descend ressemble à une file d’attente. Cala Mondragó, à l’intérieur d’un parc naturel, est plus vaste et bordée d’une pinède qui procure de l’ombre et ce parfum résineux qui est l’odeur même de l’été méditerranéen. Cala Varques nécessite vingt minutes de marche à travers la garrigue, ce qui filtre les visiteurs occasionnels et laisse une plage qui donne l’impression d’être privée même en août.

Palma et l’Intérieur
La capitale, Palma, est une vraie surprise. La cathédrale gothique — La Seu — s’élève au-dessus du port avec une ampleur et une ambition qui rivalisent avec n’importe quelle cathédrale du continent, son intérieur reconfiguré par Gaudí au début du XXe siècle avec un baldaquin en céramique au-dessus de l’autel qui capte la lumière de la rosace d’une façon qui semble calculée pour susciter la dévotion. Le vieux quartier derrière est un dédale de ruelles étroites cachant d’excellents restaurants, des demeures à patio dont les portes sont laissées entrouvertes pour qu’on entrevoie la fontaine et le ficus à l’intérieur, et la scène galerie émergente le long du Carrer de Sant Feliu.
L’intérieur, c’est des amandiers, des moulins à vent et des marchés hebdomadaires — Sineu le mercredi, Inca le jeudi — qui vendent de la sobrassada (la saucisse tartinée au paprika, la contribution la plus addictive de Majorque à la charcuterie), du vin local de l’appellation Binissalem, et des ensaimadas, cette pâtisserie en spirale saupoudrée de sucre glace qu’on mange au petit-déjeuner et à laquelle on pense toute la journée. Le cyclisme y est de niveau mondial — les équipes professionnelles s’y entraînent au printemps pour de bonnes raisons — et le réseau de petites routes à travers l’intérieur, bordées de murets en pierre et de figuiers, est parmi les meilleurs parcours cyclistes d’Europe.
Quand y aller : D’avril à juin pour les fleurs sauvages, la mer tiède et des foules encore gérables. Septembre et octobre sont tout aussi dorés, avec les vendanges et la récolte des figues. En février vient la floraison des amandiers — l’île entière couverte de rose pâle — qui est l’une des plus belles choses que j’aie vues en Méditerranée.