J’ai trouvé le tableau des horaires du ferry épinglé sur un panneau de liège à l’intérieur de l’abri du quai d’Hjelmeland, écrit au crayon sur une carte qui avait été plastifiée tant de fois qu’elle était davantage plastique que papier. Deux départs. Un le matin, un l’après-midi. Lia l’a photographié en disant que c’était l’information touristique la plus honnête qu’elle ait jamais vue.
Ryfylke, c’est le pays des fjords intérieurs qui commence à une trentaine de kilomètres à l’est de Stavanger, une fois qu’on a laissé derrière soi les héliports des compagnies pétrolières et les ronds-points nommés d’après des cadres du pétrole, pour entrer dans un paysage qui fonctionne selon une logique entièrement différente. L’eau n’est pas ici le bleu carte postale de Geiranger — elle est vert foncé, presque noire dans les chenaux les plus profonds, d’un aspect froid même en juillet. Les falaises sont plus basses, plus arrondies, couvertes de bouleaux et d’aulnes. Les vergers poussent sur chaque versant qui capte la lumière de l’après-midi : cerisiers, pruniers, pommiers, poiriers, leurs rangées perpendiculaires à l’eau comme si les arbres regardaient le fjord.
Les vergers de Suldal
La vallée de Suldal remonte vers le nord-est depuis Sand, le village principal sur le Sandsfjorden, et c’est là que la densité des vergers devient presque déstabilisante. Fin mai, les fleurs sont si abondantes que le parfum vous parvient depuis le ferry avant même que le rivage ne soit en vue — une douceur qui se mêle au diesel et à l’eau froide en quelque chose que je n’ai jamais rencontré ailleurs. On s’est arrêtés à un étal de ferme près de Nesflaten où une femme vendait du jus de cerise en bouteille, sans étiquette, le prix écrit sur un bout de scotch. Le jus était foncé, légèrement fermenté, et on l’a bu debout dans le gravier parce qu’il n’y avait nulle part où s’asseoir.
Le village de Sand lui-même possède une Laksetrappa — une passe à saumons — par où les saumons atlantiques remontent depuis le fjord vers la rivière Suldalslågen pour frayer. Je ne m’attendais pas à passer quarante minutes à regarder des poissons, mais l’eau était si limpide et les poissons si visiblement déterminés que s’arrêter semblait obligatoire.
Brume et silence à Årdal
La découverte inattendue est venue à Årdal, un petit hameau sur le Vindafjorden qui figure à peine sur la plupart des cartes. On est arrivés le matin quand une nappe de nuages bas reposait sur l’eau et que l’odeur de bouleau était épaisse dans l’air. Il y a ici une église de pierre médiévale — Årdal kyrkje — qui date du XIIe siècle, aux murs si épais que l’intérieur reste froid même en été. Le cimetière descend presque jusqu’au bord du fjord. J’ai visité des églises norvégiennes plus célèbres, mais aucune où la lumière qui tombait par les petites fenêtres m’ait fait rester immobile, sans rien dire, pendant une pleine minute.
La route au nord d’Årdal s’arrête. Pas à un belvédère, ni à un sentier, ni à un parking — elle s’arrête simplement dans le gravier, et le fjord continue vers le nord en silence. On est restés là un moment à manger le pain qu’on avait apporté, à regarder un cormoran sécher ses ailes sur un rocher.
Quand y aller : Fin mai pour les floraisons des vergers et les remontées de saumons, ou de fin août à septembre quand les fruits sont mûrs et que la lumière devient basse et ambrée dès quatre heures de l’après-midi. Le plein été apporte les jours les plus longs mais aussi le plus de pluie. N’attendez pas d’infrastructure — apportez de la nourriture, vérifiez les horaires du ferry, et prévoyez une journée pour ne rien faire en particulier.