J’ai l’habitude d’arriver dans les endroits après la catastrophe. Pas dans le sens du tourisme de désastre — je ne cherche pas les ruines — mais je me retrouve attiré par le silence qui suit la violence, par la qualité particulière de la lumière qui tombe sur les lieux où quelque chose d’énorme s’est produit, puis s’est arrêté. Saint-Pierre a cette lumière. Elle arrive de l’eau le matin en longues bandes plates, glisse sur les pavés de la rue Victor Hugo et éclaire le fait botanique que les Caraïbes reprennent tout à terme : des murs de pierre fendus par des racines, des rails de fer réduits en poussière orangée, des colonnes de théâtre étranglées par des lianes.
Ce Que le Volcan a Laissé
L’éruption du 8 mai 1902 a duré moins de quatre minutes. Trente mille personnes sont mortes. Saint-Pierre était alors la ville la plus riche et la plus cosmopolite des Caraïbes françaises — son théâtre inspiré de l’Opéra de Bordeaux, son marché approvisionné en marchandises de Marseille, son rhum parcourant le monde sous des étiquettes martiniquaises. Au milieu de la matinée, il ne restait que des cendres et de la pierre calcinée.
Ce qui subsiste est extraordinaire. Le Théâtre de Saint-Pierre — ou plutôt sa carcasse — se dresse dans la partie haute de la ville, son mur en arc intact jusqu’au troisième étage, l’intérieur ouvert au ciel là où pendait autrefois un lustre sous un plafond peint. Le Musée Vulcanologique de la rue Victor Hugo conserve les horloges arrêtées à 8h02, les bouteilles de vin fondues ensemble, la cloche déformée par la chaleur en quelque chose qui tient davantage de la sculpture. Je suis resté longtemps devant ces horloges. Il n’y a rien d’abstrait dans 8h02 quand on tient entre ses mains une horloge qui le prouve.
Le Survivant et le Cachot
Ce que je n’avais pas prévu — la vraie surprise — c’était Cyparis. J’avais lu l’histoire du seul survivant, un prisonnier dont l’épaisseur des murs du cachot l’avait protégé de la nuée ardente. Ce que je n’avais pas prévu, c’était le cachot lui-même : petit, humide, encastré dans la pente de la colline sur le chemin qui descend du théâtre, facile à manquer si on ne le cherche pas. Lia l’a repéré en premier, à moitié caché derrière un bananier. Nous nous sommes penchés pour entrer. Les murs font peut-être un mètre d’épaisseur. L’unique fenêtre donne à l’opposé du volcan. Un homme a survécu à la mort d’une ville entière dans cette pièce parce qu’il avait été arrêté pour ivresse publique la veille au soir. La contingence de la survie est véritablement saisissante quand on se tient dans la pièce où elle s’est jouée.
Du Rhum dans les Ruines
Saint-Pierre est aujourd’hui un bourg tranquille d’environ cinq mille habitants, reconstruit autour des ruines plutôt que par-dessus. En fin d’après-midi, quand les bateaux de plongée rentrent — le port abrite douze épaves de 1902, chères aux plongeurs pour leurs cloches incrustées et leurs cales remplies de marchandises — la terrasse du Plantation Saint-James sur le front de mer se remplit de gens qui commandent un ti’ punch : rhum blanc, sirop de canne, un quartier de citron vert. Lia préférait le sien au Depaz local, distillé sur les flancs de la Pelée elle-même, canne cultivée en sol volcanique, le terroir de la catastrophe exprimé en alcool. Ça avait le goût, dit-elle, d’un endroit qui avait décidé de continuer.
Quand y aller : De décembre à avril, quand les alizés du nord-est tempèrent la chaleur et que la pluie reste au sud. Éviter juillet et août — l’humidité monte dans les hauteurs et la lumière perd sa clarté matinale.