Dublin est une ville bâtie sur la conversation. Le pub en est l’institution fondatrice — non pas pour la boisson, même si la Guinness est ici meilleure qu’en tout autre endroit sur Terre (les locaux soutiennent qu’elle ne voyage pas), mais pour la parole. Au Grogan’s, au Kehoe’s, au Toner’s, l’art de la session se perpétue : la musique commence sans prévenir, les histoires se déroulent sans hâte, et les inconnus deviennent des amis provisoires avec une aisance qui semble presque chorégraphiée, mais ne l’est jamais. Je suis entré au Kehoe’s le premier soir, j’ai commandé une pinte, et avant que la mousse se soit formée j’étais déjà en grande conversation avec un instituteur à la retraite et un saxophoniste de Limerick. C’est le tour de passe-passe de Dublin : elle supprime les préliminaires.
Les squares géorgiens — Merrion, Fitzwilliam, St. Stephen’s Green — constituent l’épine dorsale architecturale de la ville, leurs façades de brique et leurs portes à imposte en éventail instillant un sentiment d’ordre que les fantômes littéraires se sont employés à joyeusement contredire. Le Trinity College abrite le Livre de Kells et une longue salle de bibliothèque qui ressemble à l’intérieur d’une cathédrale construite pour les livres. Debout dans cette salle, entouré de deux cent mille volumes et de l’odeur des siècles, j’ai compris pourquoi cette ville a produit tant d’écrivains : l’air lui-même est saturé de langage.

Dublin littéraire
On peut suivre Joyce à travers Dublin avec une carte et un exemplaire d’Ulysse, et la ville récompense l’effort. La pharmacie Sweny’s, dans Lincoln Place, vend toujours du savon au citron, comme lorsque Bloom en achetait en 1904. Le Centre James Joyce, dans North Great George’s Street, occupe une maison de ville géorgienne restaurée. Mais le présent littéraire de Dublin est aussi vivant que son passé — les soirées de spoken word au Stag’s Head, les librairies de Temple Bar, les conversations dans les pubs où quelqu’un citera inévitablement Yeats, et le fera vraiment. Venant de France, où l’on prend au sérieux son héritage littéraire, j’ai été frappé par la désinvolture affectueuse avec laquelle Dublin porte le sien.

Au nord de la Liffey
Traversez la rivière vers Stoneybatter ou Smithfield et vous trouverez le Dublin que les Dublinois habitent vraiment — brasseries artisanales, restaurants indépendants, pubs de quartier où la musique se joue pour elle-même. Le quartier de Temple Bar est plus bruyant, plus usé par le tourisme, mais même là, il suffit de s’engouffrer dans une ruelle pour trouver quelque chose d’authentique. La scène gastronomique a explosé ces dernières années : les restaurants asiatiques de Parnell Street rivalisent avec ceux de bien plus grandes villes, et les fruits de mer à Howth, à quelques minutes en DART du centre, sortent directement des bateaux.

Quand y aller : De mai à septembre pour les journées les plus longues et le temps le plus clément. Le Bloomsday, le 16 juin, célèbre le Dublin de Joyce. Attendez-vous à la pluie quoi qu’il en soit — mais à Dublin, la pluie n’est qu’un prétexte de plus pour rester un peu plus longtemps au pub.